Si chroniquer consiste à parler de son monde, d’ici où je me suis installé pour pondre ce prochain roman – sur lequel vous allez vous ruer par dizaines de milliers en août – je ne pourrais vous parler que de forêts. Beaucoup de neige encore, assez pour devoir chausser les raquettes chaque fois que je sors. Dans mon champ de vision : le bout de la cheminée du feu d’été, l’air planté dans le banc de neige; une mangeoire d’oiseaux, une pelle et un traîneau qui sert à aller chercher le bois de chauffage dans la shed.
La nature se réveille à peine dans les terres derrière Saint-Valérien, un village derrière Le Bic. Moi, j’écris. Ma table est jonchée de cartes routières et maritimes, constellées de bouts de personnages. Une semaine à essayer de ne pas trop boire, de ne pas trop fumer, une semaine à imaginer un monde qui se casse la gueule, avec des hommes et des femmes qui refusent de perdre leur humanité. Une histoire qui se passe sur le fleuve et sur ses bords. L’histoire d’un monde qui tente de s’ y reconstruire, après avoir été détruit, fermé, oublié.
Science-fiction ? J’imagine; l’histoire se déroule dans le futur. Transposition pessimiste de ce que nos dirigeants nous préparent dans leur inconscience totale : un monde qui se gère comme une entreprise, un monde qui répond aux règles de l’économie à tout crin, un monde où tout ne se mesure plus qu’en fonction de sa capacité à produire, de sa capacité à consommer.
Quand je m’isole, que je me coupe du monde, j’ai tendance à vivre ce retrait comme un sevrage : oui, vous êtes une drogue. Et comme les effets néfastes de la cigarette qui disparaîtraient très rapidement de l’organisme, on se guérit à une vitesse folle des conneries de ce monde, une fois loin de celui-ci.
Ma mère appelait ça son « bout du 9e rang de Saint-Charles Garnier ». Prenez une bonne carte du Québec et fouillez. Ou Google, mappez ça. Si vous trouvez, vous allez comprendre. C’est là que la route s’arrête.
Ma mère disait qu’elle se retirerait, un jour, quand ses semblables et ses contemporains la feraient trop chier.
Ma mère n’a pas eu le temps de se rendre à Saint-Charles. Elle est morte avant.
Et moi, trouverai-je la paix ou le temps, avant de mourir ?
Mes plongées dans l’écriture se ressemblent : j’écris une douzaine d’heures par jour, par tranches de deux. Je sais, je sais, c’est ce que faisait Simenon, mais bon, je ne fais pas tout ce qu’il faisait pendant ses pauses… Allez fouiller pour plus de détails.
Deux heures d’écriture, donc, suivies de deux heures de pause, constituées dans mon cas de sommeil, des repas et de leur préparation, et de menus travaux essentiels, quand on vit dans le bois : fendre son bois et gérer ses eaux usées, par exemple.
Pendant ces instants de non-écriture, j’allumais la radio. Qu’ais-je appris ? Que le gouvernement a pondu un budget qui me fait croire qu’aucun roman ne sera jamais assez noir, assez dystopique et assez de mauvaise foi pour nous tracer un portrait juste de notre monde. Moi je dis que nous vivons dans la science-fiction. Comment des gens éduqués peuvent-ils être si loin de la vie et de la réalité, comment ? Tout ce que j’ai entendu, des défenseurs comme des critiques de ce budget, m’a rapproché du 9e rang de Saint-Charles dont rêvait ma mère.
J’ai aussi entendu parler du livre de Jean-François Nadeau sur Adrien Arcand, que j’ai hâte de lire. J’espère le trouver dans ma boîte aux lettres, en rentrant. Si le fascisme a été au cœur de la noirceur mondiale des années 1930 et 1940, je voudrais presque vivre assez vieux pour lire ce qu’on écrira sur le néo-libéralisme de notre époque, dans une cinquantaine d’années, quand je vivrai sur mon 9e…
Ce n’était pas prévu comme ça, mais je suis tombé en pleine ouverture de la saison du crabe. Imaginez si nous devions vivre avec ce que nous produisons. Les dernières récoltes auraient été faites en octobre ou en novembre, les dernières courges, quelques poireaux, les dernières pommes, peut-être. Nous aurions tué le cochon juste avant Noël, la dernière dinde et peut-être les derniers poulets. Les poules n’auraient presque pas pondu de l’hiver, et nous en serions là, aujourd’hui, à manger nos dernières patates, nos derniers choux, nos derniers oignons et nos derniers navets. Nous en serions peut-être à nous demander si nous ne devrions pas sacrifier le jeune veau, tiens, celui-là qui est né il y a à peine deux mois.
Et là, tout d’un coup, la manne. Les glaces se retirent et les pêcheurs ramènent leurs bateaux remplis de crabes, nous les attendons avec nos feux sous nos chaudrons et nous nous pétons la panse de ces succulents crustacés.
J’en ramène un peu, mais pas assez pour vous tous, désolé : j’en ramène juste pour moi et mes proches.