Tout s’écroule autour de moi*

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Nous sommes en 2022. Depuis la chute du paralume du tunnel Ville-Marie, le béton québécois n’a cessé de s’effriter. Des structures construites entre les années 1970 et 1990 ont continué de tomber les unes après les autres et celles qui tiennent encore menacent de s’écrouler à tout moment.

Michel Vézina

Les milliers de milliards de dollars nécessaires à la reconstruction des infrastructures routières n’ont pu être investis, faute de moyens, faute de payeurs d’impôts capables de gagner assez pour en payer.

Il continue de pleuvoir des dalles et de s’ouvrir des failles tant à Montréal qu’un peu partout au Québec. Sauf dans le Nord, bien sûr, because le Plan... Depuis quelques années, les autorités ne prennent même plus la peine de dégager les camions coincés avec leur cargaison, presque aussitôt pillées par les citoyens affamés, puis démantelés par une armada de ferrailleurs et de nécessiteux.

Rares sont ceux qui arrivent à quitter l’Île : les ponts sont soit depuis longtemps tombés, soit fermés à la circulation. Seuls les piétons les plus courageux et les mieux armés peuvent encore fuir par le tunnel de l’ancien métro, jusqu’à Longueuil, puis à pied vers un éventuel refuge rural : un chalet, une roulotte, des amis qui pourront les nourrir le temps qu’ils puissent eux-mêmes subvenir à leurs besoins primaires et essentiels. Mais la sortie du tunnel est difficile à atteindre, les habitants du « 450 » ne désirant aucunement voir circuler sur leur territoire tous ces « 514 » affamés.

Partout, des voitures sont abandonnées. Certaines servent de refuge aux plus démunis. Les épiceries manquent de tout et le système d’aqueduc ne fournit plus en eau que certains quartiers protégés par de redoutables milices armées. Le crash économique lié aux problèmes de transportés a d’abord miné Montréal, mais la chute s’est ensuite généralisée à l’ensemble du Québec. Sauf dans le Nord, bien sûr, ce dont s’enorgueillit l’ancien premier ministre Charest, ou encore dans plusieurs régions rurales, surtout celles dont les routes n’avaient jamais encore été pavées.

Sur l’Île, seul l’arrondissement Rosemont (bien protégé par ses milices citoyennes) arrive encore à s’en tirer : les œufs des poules introduites en 2012 permettent, grâce à un rationnement serré et strict, de nourrir une bonne partie de la population.

Dans certains quartiers de Montréal, surtout traditionnellement les moins biens nantis, les gens s’organisent en petites unités de survie. Hier, dans Saint-Henri, j’ai vu des enfants aller offrir à un couple de personnes âgées quatre écureuils bien grillés et une bouteille d’eau du Canal Lachine qu’ils ont pu faire bouillir sur le feu que leurs parents ont réussit à allumer dans la ruelle et que les voisins entretiennent avec tout ce qu’ils trouvent qui puisse servir de combustible : meubles des maisons abandonnées, vieux hangars, balcons démantelés…

Avec les locataires de mon immeuble, aujourd’hui, nous finissons d’installer notre système de captation des eaux de pluie depuis notre toit. Et dès que je trouve un peu de temps, je compte terminer la fabrication de mon lance-pierre, réalisé avec les vieux tubes crevés de mon vélo et le cadre de celui-ci. Peut-être arriverai-je à surprendre un raton laveur ou un chat, peut-être même un canard égaré : il en nage encore de temps en temps sur le canal.

Je me suis promis que j’organiserais un grand BBQ dans notre cour avant l’arrivée de l’hiver, avant de fuir cette Île écroulée et essayer de me rendre dans ces bois que je connais si bien et où j’ai des amis qui ont réussi à se refugier, tant qu’il était encore temps. J’aurais dû les suivre…

Une fois sur la Rive-Sud, si j’arrive à traverser le « 450 » et à atteindre le « 819 », je sais que je pourrai ne pas mourir de faim ni de soif…

La route sera longue, mais j’espère y arriver.

Une commission

Dimanche en rentrant de mes deux jours de pause campagnarde, nous sommes passés sur le pont Champlain puis dans le tunnel Atwater. Crise de fou rire en feignant la détresse panique : Ahhhhhhhhh! J’ai peur! Le pont Champlain!!!!!!! Ahhhhhh! Pas un tunnel!!!!!!

On riait, on riait, mais derrière ce doux délire, nous savions qu’au fond de nous, parce que justement nous en riions, se logeait une toute petite crainte, bien réelle.

Il en tombera d’autres des structures. Peut-être pas autant que dans mon cauchemar (voir ci-haut), mais il en tombera d’autres. Et peut-être pas seulement à Montréal. Il y a aura de petites enquêtes, ici et là, et des conclusions qui viseront peut-être certains fonctionnaires, quelques politiciens, aussi, et peut-être, peut-être, un ou deux entrepreneurs.

Ce que les enquêtes disparates ne feront pas, parce que ce ne sera pas leur mandat, c’est de faire des liens, de comprendre les mœurs, les manières de faire générales, la culture d’entreprise, cette culture qui n’a rien à voir avec l’art.

Il n’y aura bien sûr pas de commission d’enquête sur le milieu de construction. Même le PQ, qui pourtant en réclame une haut et fort, trouvera le moyen de ne pas la déclencher une fois qu’il aura repris le pouvoir (s’il le reprend). Parce qu’une vraie commission d’enquête n’épargnerait personne. Absolument personne qui, de près ou de loin aurait eu un jour à voir avec l’industrie, et ce depuis ces cinquante dernières années.

Mais commission ou non, le défi qui nous guette devra s’échelonner sur au moins une autre cinquantaine d’années. Ce sera une entreprise titanesque qui coûtera des milliards et des milliards dont une grande partie finira dans des enveloppes brunes si, justement, nous ne repensons pas le modèle.

C’est toute une manière de fonctionner qui doit être revue, repensée, réévaluée. C’est le modèle qui ne va plus. C’est la logique du Just in time qui est à revoir, la circulation des marchandises, le type de relation entre les villes et les villages, entre les riches et les pauvres, entre les penseurs et les agissants. Entre le rural et l’urbain…

Tout réinventer : le camionnage, d’abord, qui a lui seul use le réseau routier comme personne n’ose l’imaginer, et envisager de nouveau l’utilisation de cette route magnifique qu’est ce fleuve qui traverse le Québec en ne s’usant jamais. Il faut repenser notre manière de vivre, de consommer, d’échanger; notre manière de se manger la laine sur le dos, aussi. Notre manière de toujours en vouloir un peu plus que notre voisin.

Il faudrait commencer par apprendre à vivre. Ensemble.

Ensemble et selon nos besoins réels, tant collectifs qu’individuels

 

* Oui, ce titre fait référence de manière indirecte à Tout bouge autour de moi, de Dany Laferrière, paru aux Éditions Mémoire d’encrier en 2010.

 

Organisations: Commission d’enquête sur le milieu de construction, PQ

Lieux géographiques: Montréal, Québec, Longueuil Arrondissement Rosemont Pont Champlain Saint-Henri Canal Lachine Rive-Sud Tunnel Atwater

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