Londres a-t-elle oublié Munich ?

Envoyer à un ami

Envoyer cet article à un ami.

60 secondes seulement pour 40 ans de mémoire...

Par une lettre votée à l’unanimité par le parlement à Ottawa, le député fédéral Irwin Cotler a demandé au président du Comité International Olympique de faire le nécessaire pour que les Jeux olympiques se souviennent des onze athlètes israéliens tués il y a 40 ans lors des actes terroristes perpétrés à Munich en 1972.

Un drapeau à la mémoire… éventée.

À Monsieur Jacques Rogge

Président du Comité international olympique

(Château de Vidy, C.P. 356 – CH-1007, Lausanne, Suisse)

Montréal, le jeudi 9 août 2012

Monsieur,

Je vous écris en ma qualité de député du Parlement du Canada et de parrain d’une motion parlementaire adoptée à l’unanimité par la Chambre des communes canadienne le 13 juin 2012. La motion, qui réclamait l’observation d’un moment de silence aux Olympiques de Londres 2012 à la mémoire des olympiens israéliens tués il y a 40 ans – au moment où vous étiez vous-même un athlète olympique – était ainsi libellée :

Que la Chambre offre son appui à un moment de silence aux Jeux d’été de Londres 2012 à la mémoire des 11 athlètes israéliens tués il y a 40 ans lors des actes terroristes perpétrés aux Jeux olympiques de Munich en 1972.

En fait, des groupes de la société civile, des parlements et des dirigeants politiques du monde entier ont demandé au Comité international olympique (CIO) de garder un moment de silence aux Jeux de Londres, le Parlement du Canada étant le premier à appuyer cette demande à l’unanimité – en guise d’expression de notre obligation de nous souvenir, le devoir de mémoire.

Comme vous êtes vous-même bien placé pour le savoir, une telle commémoration n’est pas sans précédent. Il y a deux ans, durant les Jeux olympiques d’hiver à Vancouver, le CIO a observé un moment de silence –que vous avez présidé, à juste titre – à la mémoire de l’athlète géorgien, Nodar Kumaritashvili, qui a tragiquement perdu la vie dans un accident survenu lors d’une séance d’entraînement.

Il y a dix ans, en 2002, le CIO a commémoré le souvenir des victimes du 11 septembre, même si cette atrocité terroriste n’a pas été perpétrée durant les Jeux olympiques ni n’avait de rapport avec ceux-ci. Le devoir de mémoire était une raison suffisante.

Plus particulièrement, après s’être abstenu d’évoquer le souvenir des athlètes et entraîneurs israéliens à la cérémonie d’ouverture de cette année, le CIO a ensuite – et à juste titre encore une fois – honoré la mémoire des victimes des attentats à la bombe perpétrés à Londres en 2005 (soit dit en passant, j’étais en visite à Londres à ce moment-là en ma qualité de ministre de la Justice), même si cet acte terroriste n’avait rien à voir non plus avec les Jeux olympiques.

Par conséquent, le refus du CIO d’observer un moment de silence en commémoration du 40e anniversaire du massacre de Munich ¬– le massacre de 11 athlètes et entraîneurs israéliens pour la seule raison qu’ils étaient israéliens et juifs – est tout aussi offensant qu’incompréhensible.

Ces 11 olympiens israéliens faisaient partie de la famille olympique, ils ont été tués alors qu’ils étaient membres de la famille olympique et la famille olympique devrait honorer leur mémoire aux présents Jeux olympiques.

Cette ferme opposition non seulement ne tient pas compte – mais fait fi aussi – des demandes d’observation d’un moment de silence de dirigeants de gouvernement, y compris le président américain Barack Obama, la première ministre australienne Julia Gillard, le ministre canadien des Affaires étrangères John Baird et, plus récemment, Son Excellence le gouverneur général du Canada David Johnston, non plus que des exhortations de divers parlements, dont des résolutions du Congrès américain, ainsi que de parlementaires canadiens, australiens, allemands, italiens et britanniques, et non plus que de la campagne publique internationale soutenue et des demandes répétées de la société civile.

En outre, la décision du CIO ne tient pas compte du fait que le massacre de Munich ne s’est pas produit lors des Jeux olympiques par hasard, mais bien précisément parce que ceux-ci allaient donner une envergure internationale à un tel attentat. La décision ne tient pas compte non plus du fait que, selon Der Spiegel, la négligence criminelle et l’indifférence des responsables de la sécurité aux Olympiques eux-mêmes auraient facilité ce massacre.

Enfin, et ce qui est le plus troublant, elle ne tient pas compte et fait fi des supplications – ainsi que des souffrances – des familles et des proches, pour qui la commémoration de ces quarante dernières années est un impératif personnel et moral suprême, comme on vous l’a répété à Londres cette semaine.

Par conséquent, il n’est pas difficile d’en conclure – comme bien des gens l’ont fait – non seulement que ces athlètes ont été tués parce qu’ils étaient israéliens et juifs, mais aussi qu’un moment de silence leur est refusé parce qu’ils étaient israéliens et juifs.

Deborah Lipstadt – professeure et éminente historienne de l’antisémitisme normalement peu encline à attribuer des motifs antijuifs ou anti-Israël – établit le lien. Pour reprendre ses propos :

L’explication du CIO n’est rien de plus qu’une excuse pathétique. Les athlètes qui ont été assassinés venaient d’Israël et étaient des juifs – c’est la raison pour laquelle hommage n’est pas rendu à leur mémoire. C’est la pire tragédie de toute l’histoire des Jeux olympiques.Pourtant, le CIO a bien fait comprendre que ces victimes ne valent pas 60 secondes.

Imaginez un instant que ces athlètes aient été originaires des États-Unis, du Canada, de l’Australie ou même de l’Allemagne. Personne n’y penserait à deux fois avant d’honorer leur mémoire. Mais ces athlètes étaient originaires d’un pays et d’un peuple qui méritent en quelque sorte d’être des victimes. Leur vie ne vaut apparemment pas une minute.

Comme Ankie Spitzer, veuve d’André Spitzer, athlète assassiné, le dit malheureusement : « Je ne peux en arriver qu’à une seule conclusion ou explication. Il s’agit de discrimination. Jamais en 40 ans je n’ai utilisé ce mot, mais les victimes n’étaient pas de la bonne religion; elles ne venaient pas du bon pays. »

Monsieur, comme vous-même, olympien belge aux Jeux de Munich de 1972 en gardant souvenir, l’avez éloquemment fait observer il y a à peine quelques jours, l’attentat de Munich a fait planer l’ombre sombre du terrorisme sur les Jeux olympiques. C’était une attaque directe contre les valeurs fondamentales du mouvement olympique.

Dimanche, au moment de la clôture des Jeux olympiques de Londres 2012, recueillons-nous en souvenir de chacun des athlètes assassinés. Chacun avait un nom, une identité, une famille – chaque personne était un univers :

- Moshe Weinberg

- Yossef Romano

- Ze’ev Friedman

- David Berger

- Yakov Springer

- Eliezer Halfin

- Yossef Gutfreund

- Kehat Shorr

- Mark Slavin

- Andre Spitzer

- Amitzur Shapira

Monsieur Rogge, il n’est pas trop tard pour que le CIO se souvienne de ces olympiens assassinés comme d’olympiens, dimanche, aux Jeux olympiques de Londres – il n’est pas trop tard pour vous ranger du bon côté de l’histoire.

Irwin Cotler, C.P., O.C., député

Ancien ministre de la Justice et procureur général du Canada

Professeur de droit (émérite), Université McGill

Organisations: Comité international olympique, Parlement du Canada, Château de Vidy CH Chambre des communes canadienne Affaires étrangères John Baird Congrès américain Der Spiegel Université McGill

Lieux géographiques: Jeux de Londres, Munich, Suisse Canada Israël États-Unis Australie Allemagne Montréal

  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5

Merci d'avoir voté

Haut de page

Commentaires

Commentaires