De Saint-Joseph à Sainte-Marie

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Michel Joanny-Furtin
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Entrevue avec Monseigneur Lépine

L’Express de Mont-Royal a rencontré le successeur du Cardinal Turcotte, Monseigneur Christian Lépine, nouvel archevêque de Montréal, qui fut à deux reprises le prêtre de la paroisse Saint-Joseph de Mont-Royal avant celle de Sainte-Marie-reine-du-Monde.

Successeur du Cardinal Turcotte, Monseigneur Christian Lépine, nouvel archevêque de Montréal, a été à deux reprises le prêtre de Saint-Joseph de Mont-Royal.

Christian Lépine est né à l'hôpital de la Miséricorde à Montréal en septembre 1951. Aîné de cinq enfants, il a grandi principalement dans le quartier Villeray. « Mon père travaillait pour Hydro-Québec, j'ai vu les dernières années de la grande noirceur avec les yeux d'un enfant, et la présence de la religion avait du sens. On lisait le chapelet le soir en famille en écoutant le cardinal Léger à la radio. »

Élève au collège André-Grasset dans les années 60, Monseigneur Lépine a traversé la Révolution tranquille qu’il dit avoir vécu comme une réforme des traditions plutôt que comme une révolution, un renouveau dans la continuité en somme. « Chaque génération a son travail à faire pour renouveler son rapport au monde, selon un ordre social qui a ses lois propres, mais dans une perspective de foi toujours », avance le nouveau cardinal.

« La révélation de la foi se concrétisait dans ma prière. Mais entre 20 et 25 ans, j’étais en période de recherche. J’avais même cessé d’aller à la messe. Vers 25 ans, j’ai ressenti un appel intérieur et le désir de devenir prêtre. Philippe Lépine, un de mes oncles, prêtre à Québec, un père Saint-Sacrement, m'a révélé que ma foi sommeillait en moi. » Son chemin était alors tout tracé.

Chemin qui le mènera à Saint-Joseph de Mont-Royal, dont il sera le vicaire de 1983 à 1986, puis le curé de 1991 à 1996. Secrétaire du Cardinal Turcotte de 1996 à 1998, puis au secrétariat du Vatican de 1998 à 2000, il dirigera les études du Grand séminaire de Montréal, où il enseignait déjà la philosophie et la théologie, jusqu’à sa nomination comme archevêque fin 2011. En 2006 à Repentigny, il devient curé des paroisses de la Purification et Notre-Dame-des-Champs.

Un parcours plutôt traditionnel pour un homme qui n’avait jamais envisagé un jour d’être nommé archevêque. Du fait de sa grande culture théologique et philosophique, cet homme affable est à l’aise pour répondre à des questions souvent épineuses; le pasteur n’est jamais très loin. Chaque mot est pesé, préférant les nuances pour aborder certaines zones grises des positions de l’Église.

Dans le cadre de cette entrevue, L’Express de Mont-Royal a abordé plusieurs thèmes pour comprendre les paradoxes de l’Église, de la foi et du dogme. Or, contrairement à ce qu’on a bien voulu lui faire dire, le discours de Monseigneur Lépine sur ces questions est plus ouvert qu’on ne le pense.

Qu'est-ce que la foi ?

« C’est déjà croire qu’il y a un être qui existe et qui dépasse le monde que l’on voit; et Jésus-Christ vient nous révéler que cet être est un Dieu riche en miséricorde qui veut nous révéler sa bonté et nous appelle à participer à la vie éternelle », explique Monseigneur Lépine.

« À l'image des parents qui aiment leur enfant, l'amour de Dieu ne cesse jamais de nous regarder comme ses enfants. Malgré nos insuffisances, l’amour de Dieu se fait pardon. Que l’on soit blessé ou blessant, demander pardon fait partie du chemin de réconciliation, mais cela prend du temps et demande beaucoup d’efforts. »

Le propos met l’accent sur le message d’amour et d’accueil de l’Église catholique. Mais qu’en est-il des exclus de cet accueil bienveillant, comme les personnes divorcées, homosexuelles ou d’autres confessions ?

« Il existe comme un malentendu, pense le nouvel archevêque. Que l’on soit favorable ou réfractaire à la morale chrétienne, elle est vécue souvent comme une morale trop plaquée sur l’être humain, une réalité extérieure qui se surimpose contre notre propre recherche de bonheur. Or, la question est : quel est le chemin du bonheur ? »

« C’est le sens des commandements de Dieu, au-delà des lois sociales, un être humain qui respecte ces règles envers les autres (ne pas voler, tuer, etc.), se respecte comme être humain lui-même. Le concile Vatican II place le renouveau pastoral dans une continuité, l’intégration des données culturelles selon une société moderne attentive à la personne. » Une question de temps et de miséricorde, selon Mgr Lépine.

La théologie du corps

Christian Lépine est considéré comme un spécialiste de la théologie du corps. « Il s’agit d’une réflexion élaborée par Jean-Paul II entre 1979 et 1984 pour transmettre une ''pédagogie'' du corps, pourquoi et quel sens lui donner », avance l’archevêque de Montréal.

« La première pédagogie enseigne que le Verbe s'est fait chair en Jésus-Christ qui confirme la bonté du corps. La bonté passe par la réalité du corps: ''Le corps est la prison de l'âme'', avançait Platon. L’âme est noble et le corps est un fardeau, un corps absolutisé lorsqu’il prend toute la place. Dans la Bible, les notions de corps et âme sont liés, le corps est bon : je suis un corps & une âme, une âme ''incorporée''. »

« La deuxième pédagogie concernerait le sens que l’on donne au corps. C’est tout le mystère de la création où le spirituel est invisible. Le corps permet d’exprimer le langage du don, aller vers l’autre lui porter secours, l’aider à porter ses souffrances; le corps est à la fois notre identité et un chemin de don. »

« Parler de chasteté avant le mariage, c’est se préparer au don qu’on va se faire quand on sera marié en apprenant à voir l’autre dans sa dignité de personne. » Monseigneur Christian Lépine

En quoi la chasteté est importante ?

« Il y a deux façons de regarder le corps de l'autre, soit comme objet, soit comme personne. La notion d’objet définit un rapport utilitariste : qu’est-ce que l’autre peut m’apporter, que puis-je en obtenir? Par contre, regarder l’autre en tant que personne, c’est se donner à l'autre pour le bonheur de l'autre, mettre en priorité son bonheur. » « Dans ce sens-là, la chasteté, c’est de faire de notre corps une force de don de soi pour le bien, le bonheur de l'autre, mais dans la réciprocité. Parler de chasteté avant le mariage, c’est se préparer au don qu’on va se faire quand on sera marié en apprenant à voir l’autre dans sa dignité de personne, et en apprenant une forme de maitrise de soi, et non pas de refoulement. »

Selon Monseigneur Lépine, ce ne serait pas la chasteté qui renierait le corps, mais le refoulement. S’unir à l’autre, c’est voir l’autre dans son entièreté où le corps serait un outil de don réciproque pour le bonheur de l’autre, où il s’agit de construire la relation… avant de passer à l’acte, mais dans le sens d'un amour mutuel.

« Le cœur de la chasteté, c’est le regard sur l’autre, pas l’abstinence; comment je vois l’autre comme une personne dans sa dignité, dans le respect, comme la personne à qui je veux donner ma vie. » Un don de soi qui s’entend dans le cadre d’une relation conjugale exclusive.

Une vie spirituelle… de même sexe ?

Si ce contexte conjugal permet de relier les trois principes chrétiens - le don, la communion des personnes, la fécondité symbolique - les couples, avant même qu’ils se marient, peuvent donner ce triple sens à leur vie. Qu’en est-il des couples de même sexe où l’écoute, le partage, le don de soi, la fidélité, etc., sont des valeurs de foi ?

« Je n’ai pas de réponse toute faite », admet l’archevêque. « L’Église ne peut pas aller plus loin que la Bible. Elle voit l'union d'un homme et d'une femme dans le contexte de la création du point de vue biblique. ''Homme et femme, il les créa'', c’est dans la même phrase. L’homme s’unira à sa femme, ne ferons plus qu’un, qu’une seule chair : cela devient la relation fondamentale dans l’ordre de la création. »

Et Mgr Lépine ajoute : « Ça n’épuise pas toutes les formes de relations humaines. Cependant, l’Église par rapport à son enracinement biblique au sens littéral du terme, maintiendra qu’il s’agit toujours de l’union d’un homme et d’une femme », poursuit Christian Lépine.

« L’Église est à l’écoute. Mais elle ne se sent pas prête à mettre sur le même plan les unions de même sexe. Elle est capable de les accueillir à rencontrer Jésus-Christ en les invitant à la prière pour découvrir l’appel du seigneur. L’appel du Christ s’adresse à chacun quelque soit son orientation sexuelle. »

« Les devoirs de tout chrétien, au mieux de ses capacités, restent le pardon, la compassion, l’entraide, etc., peu importe l’orientation sexuelle. Je reconnais que la question est délicate et complexe », admet Mgr Lépine.

« Mais l’Église ne se voit pas de dire que c’est la même chose. Elle n’est pas en mesure de s’éloigner de cette vision parce qu’elle prend son origine dans l’acte même de la création du point de vue biblique et chrétien. »

Épilogue

Les propos de Monseigneur Lépine témoignent d’un assouplissement de l’interprétation du dogme, loin toutefois des propos d’autres cardinaux ailleurs dans le monde. L’Église catholique tente de montrer son ouverture. Cependant, cette interprétation plus tolérante de la Bible se confronte au célibat des prêtres ou l’accès des femmes à la prêtrise.

Comme une structure sociétale à part au sein de notre société laïque, l’église catholique a le droit de faire ce qu’elle veut comme elle l’entend. L’église a… l’éternité devant elle. À chaque catholique d’en disposer ou pas.

Mais l’histoire de l’église est tellement impliquée dans nos références culturelles qu’il est difficile d’en amoindrir l’impact d’un revers de la main. « Il ne faut pas oublier qu'on s'adresse à la liberté des personnes, or la liberté va avec l'amour. L’assemblée des croyants est à même de faire évoluer l’Église en son sein », conclut Monseigneur Christian Lépine.

« Ne venez pas à l’Église pour chercher des réponses et des certitudes, mais d’autres questions. C’est grâce aux questions des gens qu’un certain approfondissement a pu s’y développer d’une génération à l’autre… »

Organisations: Église catholique, Hydro-Québec, André-Grasset

Lieux géographiques: Montréal, Sainte-Marie, Hôpital de la Miséricorde Quartier Villeray Québec Vatican Repentigny

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