Lectures chaudes et forêts vives

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Une chronique de Michel Vézina

Deux semaines que je ne suis pas sorti de la ville. Rénovations, peinture, anniversaires, partys, construction de bibliothèques, rentrée et tri jovial de mes livres. Bientôt, je les aurai tous à ma portée.

(Photo: archives)

Jeudi, j’ai retrouvé le fond de mes bois vifs : je ne peux plus me passer de cette coupure, de cette fuite, je n’en peux plus de parler politique ou d’en entendre parler : tare hallucinée de notre quotidien de soiffards analphabètes en mal d’impression de vie.

Avant de me fondre sur l’asphalte mou de la 10, ai pris le temps de tirer quelques livres de mes tablettes. Les ai ouvert au hasard et, yeux fermés, ai pointé mon gros doigt – mais néanmoins doux – sur des passages hasardeux. Les ai transcrits avant de partir.

Vous les offre gentiment en cadeau.

Comme je suis généreux…

 

Sur le blanchiment offshore

« Les montages financiers en jeu aux fins de blanchiment peuvent être si complexes […], qu’un juge ou un enquêteur d’un État de droit ne peut fonder une accusation avant que le secret n’ait été d’emblée levé… Or il n’est levé que dans le cas précis où un juge est en mesure de documenter les raisons de ses soupçons. » Alain Denault, in Offshore (Écosociété).

J’écris bien assis à la table en formica vert de ma vieille caravane. Samedi gris comme une enquête sur la corruption. Dimanche matin frais, presque froid. Se retirer du monde : ne plus entendre que ces bois magnifiques, écouter autour du feu hurler les coyotes et noyer les ennuis dans un vieux rhum, regarder flotter notre drapeau devenu gris par tant de soleil, près de la carcasse de ce vieux Monte-Carlo qui nous sert de support à panneau solaire.

Nous sommes presque verts, sauf pour le propane de nos chauffages. Nous nous croyons sortis du monde des hommes, autonomes et libres. Du bord des bêtes. Redoutables.

Rien n’est jamais aussi effrayant, dans les bois, que de croiser un homme.

Vivement des ours, la nuit.

 

Sur la démocratie

« De toutes les mesures néolibérales ayant des répercussions négatives sur la démocratie, la pire est la privatisation des services. Une fois cette dernière accomplie, le fonctionnement des institutions démocratiques ne se résume plus qu’à des formalités, car les questions les plus importantes pour la vie des citoyens ne peuvent plus faire l’objet de débats publics. » Noam Chomsky, in Futurs proches (LUX).

Notre micro État forestiers n’a que deux têtes pensantes, deux votants, deux citoyens. Ici, 50% + 1, c’est impossible. Les brins d’herbe craquent sous mon pas dans ce petit matin et le jet de mon urine fait monter un nuage de buée de la terre, oui, de la terre. Café et jus de canneberge puis bécosse sèche et confortable en cèdre, où je ris de cette habitude risible qu’à l’homme occidental de chier dans de l’eau potable.

La politique me surprendra toujours.

Ici, l’automne est sec. Trop sec.

 

Sur les petits matins tristes à mourir

« mais assis face à face

il y a deux étrangers

fourrant des toasts dans leurs bouches

brûlant leurs têtes et leurs tripes douloureuses avec du café. »

Charles Bukowski, in  Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (Rocher)

Deux étrangers, oui. C’est comme ça que nous appellent les locaux. Il nous arrive quelquefois de manger des toasts face à face, mais le café ne nous brûle ni les têtes ni les tripes, non.

Sur le silence

« Il n’entendait rien dans son dos, ni San-Vitto, ni Daniel. Il n’entendait plus aucun bruit, à part les battements de son cœur. » Hubert Mingarelli, in L’année du soulèvement (Seuil).

Il y a le vent dans les feuilles déjà sèches du bouleau et dans mon dos, plus qu’un air frais qui fait siffler douloureusement les clous dans le tas de bois qui brûlera, une nuit, dehors. Je me retourne et une perdrix se délecte des restes de maïs grillés laissés là hier, feuilles d’épis brûlés traînant encore autour du boucan.

Encore souvent, je me lève de bonne heure.

Mon cœur bat en ce petit matin simple et doux, deux mains sur le clavier, j’écris, donc je lis.

Organisations: LUX

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Commentaires

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Derniers commentaires

  • Sophie
    19 septembre 2012 - 11:11

    Bukowski, traduit par qui?....