Oh, ce n’est pas comme si on ne l’avait pas vu venir : Baldwin mourrait, aux soins palliatifs de l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke, depuis la fin juillet.
Cancer du poumon.
Il avait arrêté de fumer il y a quelques années.
Trop tard. Où trop tôt, c’est selon.
J’accuse le coup. J’aimais beaucoup Baldwin.
Fin août, je suis passé le voir à l’hôpital. Couché sous son mince drap bleu pâle d’hôpital, les dentiers enlevés, la barbe plus blanche que blonde, oui, sa grande barbe, sa grande, grande barbe, Baldwin dormait avec les deux mains posées sur le ventre.
Un mage.
Baldwin Baldwin, qu’il disait. Deux fois, pour être sûr que le monde comprenne.
Qu’est-ce tu fais icitte, mon Baldwin?
J’t’en train d’mourir câlisse! C’est pour ça qu’on vient au monde, non?
M’a serré la main très fort. En me scrutant le fond de l’âme avec son regard de ciel.
Pendant une bonne heure, nous avons parlé de vie, de maladie, de pourquoi, de comment c’est arrivé, de son moulin, de son bois et de sa Machine, oui, de sa Machine avec un grand M.
De LA Machine.
La Machine à orgueil.
J’ai connu Baldwin Baldwin il y a une quinzaine d’années. Il était apparu sous notre chapiteau, comme ça, sans avertir, sans s’annoncer, au Cochon Souriant. Il ressemblait comme un frère à un personnage qu’un des comédiens de la gang, Stéphane, avait créé.
Grande barbe blonde et cheveux pareils, chapeau de cuir troué sur la tête, il n’y avait jamais assez de poil pour lui assombrir le regard, pour l’empêcher de rire et d’illuminer nos soirées.
Après le show, il était resté et je lui avais demandé qui il était : Baldwin Baldwin, propriétaire du Haut Saint-François et directeur des ventes des affaires inutiles.
Nous avions ri.
Beaucoup.
Et bu, aussi.
Mon ami
Jusqu’à hier soir, j’avais envie de vous parler de Sept-Îles, où j’ai passé 24 heures la semaine dernière. Vous savez comment j’aime vous parler de mes voyages.
Je voulais vous parler du prix des maisons dans l’amorce du plan Nord, de toutes ces langues parlées et entendues, là-bas, des immigrants qui enseignent aux Innus, des Québécois qui ne connaissent pas le Québec. Je voulais vous parler de propreté et de saleté (non, ça n’a rien à voir avec Sept-Îles). Je voulais aussi vous parler de Franco et de Radio-Canada.
Mais ça n’a plus aucune importance, cette nuit quand je ne dors pas.
Mon ami Baldwin est mort.
Quelques mois après qu’il se soit pointé sous notre chapiteau, je suis passé faire un tour chez lui, un jour de février. Baldwin Baldwin habitait dans une cabane toute croche, sur le bord d’un mini réservoir artificiel, une retenue d’eau, un barrage de fermier. Gelé dur.
La cabane devait mesurer douze pieds par seize (4m X 5m, grosso merdo). Il y avait un lit, une table, deux chaises, un poêle à bois et un évier dans lequel l’unique robinet coulait sans cesse pour que ça ne gèle pas. Pour l’eau chaude, la bouilloire. Pour les besoins, dehors.
Comment tu fais, Baldwin, pour vivre ici?
Quand t’auras vécu trente-cinq ans dans une boite de truck, mon homme, icitte, c’t’un château.
Assis à table sans son chapeau il avait l’air de Merlin, oui, j’avoue.
Merci
Ensuite, Baldwin s’est trouvé un ancien moulin, il l’a acheté, s’est construit un appart dedans, a ramassé du vieux bois tout partout et l’a vendu à ceux qui voulaient bien payer cher pour du vieux bois. Du monde de la ville, évidemment.
Baldwin a trouvé sa petite craque à lui dans la vie. Il s’est fait. S’est organisé pour ne dépendre de personne. A été plus brillant que tout le monde. A refusé de se faire fourrer.
Baldwin a aidé beaucoup de monde. À survivre, à se sortir de la merde, à se remettre sur pieds, ou carrément à se mettre sur pieds.
Et il a aussi sauvé des vies. Au moins une, en tous cas.
La mienne.
À l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke, vers la fin août, après une heure à parler de tout et de rien, il a bien fallu quitter, partir, reprendre nos vies.
C’est court la vie, Mich! C’est ben trop court…
T’as fait des bonnes choses, Baldwin… Au moins une bonne chose, en tous cas… Pis j’t’ai jamais remercié pour ça. Tu m’as sauvé la vie, mon chum. Merci…
Baldwin a éclaté en sanglots. Je l’ai serré fort dans mes bras et on a pleuré ensemble quelques minutes. Quand on s’est calmé, Baldwin m’a regardé dret dans le fond de l’âme avec ses yeux bleus et m’a dit : c’est dur en crisse, Mich, c’est dur en crisse.
Salut Baldwin. C’est dur juste pour nous, là. Toi, c’est fini, t’as plus mal nulle part.
Repose, mon ami, repose…
