Claude Jasmin: Une vie par les mots
Entre son pied-à-terre à Outremont et sa maison à Sainte-Adèle, Claude Jasmin vit encore et toujours de sa passion des mots. Entretien par les voies virtuelles du courriel avec le coloré chroniqueur de L’Express d’Outremont et auteur d’un tout nouveau livre, Chinoiseries
Chinoiseries est votre 56e livre, faisant de vous très certainement un des auteurs les plus prolifiques au Québec. Qu'aviez-vous de nouveau à nous raconter cette fois-ci?
Claude Jasmin:Retrouvant des lettres de l'oncle que j'admirais, le frère de papa, en Chine du nord et, en même temps, "condamné" (par mon toubib) à aller nager chaque jour, j'ai voulu parler de la MORT PROCHE et de L’ENFANCE. Des extrémités de la vie. Moi, gamin, à cinq ans au bord du fleuve pêchant et examinant "le monde des adultes" et moi, vieillard, barbotant en piscine. «L'eau»...quoi, un élément fondamental après l'air, le feu et la terre, selon Gaston Bachelard.
Il est dit de ce récit qu'il aurait pu s'intituler «le vieil homme et l'enfant». Que conservez-vous de votre enfance, celle qui a tellement nourri vos écrits? En quoi votre enfance a-t-elle construit l'homme que vous êtes aujourd'hui?
C.J.: «On est de son enfance comme d'un pays», selon l'auteur du Petit prince. Vrai. Certains sont d'un noir pays. D'une enfance humiliante, ravagée, hélas ! J'ai eu, comme la plupart je l'espère, une enfance merveilleuse.
Vous accordez beaucoup d'importance à la notion de l'âge, du temps qui passe... Avez-vous peur de la vieillesse, de la mort?
C.J.: Étant croyant je ne crains pas la mort mais, aimant la vie comme un fou, amoureux toujours d'une femme hors du commun, je veux mourir tard, très tard.
Alors, oui, j'ai peur, cela achève pour moi (77 ans en novembre). Je ne souhaite pas «la fin», pas du tout. La vie me semble si fantastique. Plein de gens, au moment où j'écris ces mots et sans cesse, songent au suicide, on le sait bien. Et des jeunes parfois! Une sorte de mystère profond pour un homme heureux. J'ai des tas de projets encore, ce qui m'angoisse un brin. Le temps? L'aurai-je?
Le livre n'a ni point, ni majuscule, du moins durant la majeure partie du livre... Pourquoi avoir préconisé cet exercice de style qui rend le récit frénétique?
C.J.: Voilà, vous avez tout compris: pour le rythme. Frénétique ? Oui, je le souhaitais. Lire ma prose comme de la poésie. David, mon seul petit-fils «littéraire», m'envoyait ses poèmes. J'y ai vu de la...scansion [NDLR: action de scander un vers]. De là mon abandon de la ponctuation et les alinéas fréquents imposés au lecteur qui s'en réjouira j'espère.
Vous avez fait de nombreux métiers dans votre carrière, mais lequel vous définit le mieux?
C.J.: Pas tant que ça au vrai. Le pinceau et la plume (le clavier d'ordi désormais). Je dessinais ou j'écrivais, c'est tout. Télé-théâtres, feuilletons de télé, critiques, polémiques, romans et récits (comme Chinoiseries), chroniques dans L'Express, c'est toujours le même métier: celui des mots. Une fois par année, moi le diplômé de la célèbre École du Meuble, il me prend une crise graphique et je sors mes pinceaux d'aquarelliste. Un bonheur!
Vous passez beaucoup de temps dans les Laurentides, mais revenez-vous souvent à Outremont? Quels sont vos projets actuellement?
C.J.: Très attaché au "village" d'Outremont, c'en est un et un fort particulier, rempli de profs, d'auteurs, de comédiens(nes), J'y suis depuis mai 1986. Je garde cet appartement du Phénix, Chemin Bates, c'est mon autre «port». J'y viens sans cesse pour bons cinés, librairies, théâtres, restos, etc.
Ces temps-ci je remplis un carnet de notes, j'ai osé promettre à Jean-Yves (Soucy) de VLB, un «art d'être grand-père», à l'instar de Victor Hugo. Ce sera le livre d'une quinzaine d'années (1985-1999) à organiser des expéditions cocasses avec mes cinq petits-fils, ceux de ma fille et de mon fils. Un temps fou, vous verrez. Mon titre de travail? «Un grand-père délinquant», car ma fille me disait: «Tu es en train de "désélever" mes trois garçons !» Et c'était un peu vrai.
Question Carte Blanche. Je vous laisse ici, comme dans votre chronique hebdomadaire, le champ libre pour discourir ce qui vous plaira, votre livre ou pas.
C.J.: Il faut insister: lire c'est tout, c'est découvrir, réfléchir, voyager, c'est le suc de l'existence. Je lis 6 ou 7 livres chaque semaine. Merci aux biblios (Mile-End, Robert-Bourasssa, Sainte-Adèle). Or, le monde lit peu hélas. Oui, les gens ne lisent plus guère et c'est un affreux masochisme inconscient. Ils ignorent les joies fructueuses, le plaisir fécond, si stimulant, de découvrir des imaginaires qui enrichissent. Tant pis pour eux.