L’Expo universelle de 1967, ah!
Chacun a ses souvenirs. Pour moi c’est un été fécond ce 1967 estival. Je viens de quitter La Presse, refus des «en place» pour que j’y devienne un permanent. Une méfiance? Je reste scénographe salarié à la SRC. Me voilà soudain critique d’art toujours pigiste. Mais ailleurs. Au Lundi, le vrai, le sérieux, le solide, fier hebdo illustré par un surdoué dessinateur et caricaturiste, Normand Hudon. Une revue "news" fondée par Bernard Turcot, le père de la comédienne connue maintenant. Je dois donc couvrir l’Expo.
L’été vient, l’Expo s’ouvre. J’y verrai un art bien moderne, multinational peuplé de pavillons souvent étonnants, parfois bien mornes, bien pauvres. Ceux de petits pays pauvres justement. Un seul me fera un choc, renversant. Celui de la Tchécoslovaquie, encore en un seul pays à l’époque. Son concepteur inouï, Svoboda, est un véritable génie en cinétique. Il s’agit d’une multitude de blocs, de cubes, mobiles et en tous sens, avec, sur ces facettes, une avalanche de projections mouvantes et dynamiques. L’ensemble forme une sorte de gigantesque kaléidoscope archi-lumineux. Foules étonnées et donc longue file de visiteurs aux portillons. J’ai, pour couper la queue, ma carte de presse, Dieu merci. Ce pavillon me jette à terre, moi comme tout le monde.
Celui de la France, du Québec, de l’Angleterre, des USA, sont des joyaux visuels avec des architectures stimulantes. Pas celui du Canada qui, à part le "flash" de son immense tente conique inversée, n’est guère inventif en contenus. La guerre des Américains, au Vietnam, bat son plein. Je rencontre quelques jeunes déserteurs, on dit "draft-dodgers", réfugiés à Montréal. La honte de leur patrie, au sud, est palpable. Un peu avant l’Expo, un jeune réalisateur audacieux, Pierre Duceppe, m’avait commandé le texte d’une sorte de "show" contestataire, engagé, très protestataire, sur cette sale guerre. La première (de leur histoire) que vont perdre les Étatsuniens. Je lui donne La tortue qu’il va mettre aussitôt en scène avec de très modestes moyens dans une salle neuve de Concordia, nommée à l’époque Sir George Williams University, rue Maisonneuve. J’y dénonce ce Lyndon Bayne Johnson et ce Cardinal-va-t-en-guerre, Spellman qui, là-bas, entre la Monroe et Bob Hope, déclara: «Vous êtes, chers G.I, les soldats du Christ!». On a fait deux représentations à de jeunes auditoires conquis d’avance.
Mandaté pour le Pavillon de la jeunesse de l’Expo 67, ce même Duceppe m’offre la scène de nouveau pour écrire une pièce. En 1967, dans ces îles, il faut trouver un sujet à la sauce universelle. Or chaque jour de 1967 les manchettes du monde entier relatent les horreurs, napalm et cie, dans cette région de l’Asie. J’offre donc à Duceppe Tuer-Kill. Sorte de soliloque-lamento avec voix hors-champ, la voix si chaude de feu Hubert Loiselle. Un texte dénonciateur, très anti-militariste. Le décor? Suspendue en plein centre de la scène, une géante hostie toute blanche, immaculée au départ! Puis arc-en-ciel joyeux d’abord et qui va virer au rouge sang. Hostie sur laquelle je fais projeter mon choix d’un tas d’images atroces (cette fillette déchiquetée qui fuit) prises dans un magazine américain de gauche, Remparts. Vues du Vietnam qui brûle, qui tue. Au sol, une pantomime avec silhouettes agitées munies de couteaux et mitrailleuses, ballet grave, bien réglé par Jacques Faure.
Promenades donc, ici et là, des Cubains dansent, des Mexicains chantent. Offres de mets exotiques, aussi tentatives de propagandes "soft", exemple: l’URSS. Chaque pays se fait vantard, heureux, épanoui, riche d’avenir, l’ambiance est à la fête. Obligation de taire les lacunes, obligation de camoufler les malheurs des peuples. Une telle exposition verse dans l’inflation visuelle flatteuse. Ce sera ainsi à Pékin (Beijing) bientôt. Ou ailleurs plus tard. Le badaud sort de ce cirque le sourire au bec: le monde va bien, la vie est belle et tout progresse. C’est l’harmonie des nations, un masque temporaire et on joue le jeu, l’on veut bien suspendre ses angoisses. En 1967, le Président de la France, quelle gaffe, ose crier «Vive le Québec libre» sur un balcon officiel, soudain, mines grises et nuages sombres à Ottawa. Moi, tout content, j’applaudis dans un resto de Sainte-Adèle.
Il me resta de ce choc à l’Expo 67 un besoin soudain d’abandonner les galeries d’art qui me paraissent comme dérisoires avec des Svoboda! Et le "pop art" caricatural se lève, c’est la soupe Campbell qui règne et Andy Warhol qui triomphe. Je quitte, et pour longtemps, mes peintres de chevalet, avec abstractions ou non. Je demande à Pierre Bourgault fondant l’hebdo Point de Mire, le Lundi tombe, une colonne. Sur la télé, monde où je bosse, je signerai donc d’un pseudo, Antoine Lefebvre. Point de Mire va tomber à son tour, va naître un dynamique hebdo de gauche, Québec-Presse et Gérald Godin, mon éditeur à Parti pris, m’y invite pour un feuilleton inédit et des chroniques libres, des interviews. Quand il tombera à son tour, l’attachant et nationaliste Péladeau (le père) acceptera de me confier une page arts et spectacles à son jeune Journal de Montréal. Alors l’Expo 67? Le souvenir surtout de quelques découvertes visuelles neuves, uniques.