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François Bissonnette Remax
L'Express d'Outremont / Mont-Royal
Concours photos 2008
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Rosaire dans sa cabane

Article mis en ligne le 28 septembre 2007 à 11:25
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Rosaire dans sa cabane
Nous lisons des études, des projets, pour les itinérants, ces misérables de 2007 qui couchent à la belle étoile. Ou dans des cabanes de carton. Un article récent dit: «Un homme de la rue coûte cher à l’État». Un jeune de mon entourage me dit: «Papi, dans ton temps, ça existait pas ça, ces pauvres bougres perdus, sans feu ni lieu». Je l’ai détrompé. Juste au coin de ma rue Jean-Talon, il y avait Rosaire.

On disait un vagabond. Rosaire était une attraction dans le quartier. Vêtu à la diable, ce gaillard rôdait partout comme en galopant. Dans nos ruelles, il fouillait les poubelles, quêtait aux portes des restaurants, des cinémas, la main tendue. Ou sa casquette. Gamins, nous en avions un peu peur, l’apercevant, tard, nous faisions un grand détour comme chantait Félix.

Rosaire était une loque humaine, mais il était toujours joyeux! Quel mystère pour nous! Il possédait un harmonica et en jouait volontiers, c’était un risible chevalier, misérable, mais sans la triste figure. Il souriait constamment, un sourire bizarre, une grimace, un rictus qu’il s’était forgé pour ne pas effrayer les badauds. Pourtant, dans ces années 1940, nulle aide, aucune organisation caritative, pas de ces asiles de pauvres comme on en trouve maintenant. Rosaire ne coûtait rien à L’État. Nous n’arrivions pas à comprendre comment une situation aussi éprouvante pouvait le garder dans sa perpétuelle bonne humeur.

À cette époque, on voyait beaucoup de «champs vacants» comme on disait, et beaucoup d’immenses placards publicitaires, avec lampes à leurs faîtes, de grandes annonces montées sur des échafaudages à certains coins de rue avec, au bas, la signature «William Thomas» ou «Claude Néon». Angle sud-ouest de Saint-Denis et Jean-Talon, Rosaire y avait confectionné son gîte. Dans cette menuiserie bancale, entre les poutres de bois, dans le dos des gravures géantes d’accortes filles aux bras tendus des produits à promouvoir, Rosaire dormait! Cabane de vieux prélarts, de morceaux de moquettes mis aux vidanges, des guenilles pendantes, son refuge pitoyable nous mystifiait. Il arrivait que la Ville fasse un ménage et emporte tout son attirail de misère. Patient, jamais découragé, Rosaire recommençait sa maison branlante derrière William-Thomas!

Dans ce grand «champ vacant», la belle saison venue, nous allions, étroit sentier de piquants, des chardons, avec des pots aux couvercles troués, pour piéger des papillons. Aussi des guêpes, des taons. Rosaire, de son domicile fixe pas bien loin, observait ces enfants chasseurs de bestioles, on lui criait: «Joue! Joue Rosaire!» Il nous souriait, sortait sa musique à bouche volontiers. Le petit bonheur alors!

Plus de cinquante ans plus tard, devenu grand-père, un bon matin, très très tôt, j’amenais mes petits-fils dans le Vieux-Montréal, espérant qu’ils découvrent, loin de leur Ahuntsic confortable, des itinérants. Ce fut une expédition instructive. Mes gamins aperçurent ces étranges silhouettes dépenaillées, qui sortaient d’on ne savait trop où, en chair et en os, plutôt en os. Les uns fouillaient les ordures des restos à touristes pas encore ouverts, d’autres se lavaient le visage, les bras et le torse dénudé, dans une fontaine publique. On en vit un, à mine patibulaire, les deux pieds dans une sorte d’abreuvoir à chevaux de caléchiers.

Ah, voir cela, les enfants étaient muets, stupéfaits, yeux écarquillés, bouches ouvertes. Leur bonheur de ce triste exotisme, aussi une sorte de naïf émerveillement: quoi, comment, des citoyens survivaient ainsi, dans la pénurie la plus totale? Ce fut une leçon de choses qui m’importait.

Au retour, j’ai raconté mon Rosaire des années 1940, sa branlante cabane derrière les grands placards, toujours à refaire, son harmonica et sa joyeuse mine perpétuelle malgré tout. Aussi j’ai conté les candides cruautés, les tours pendables des "taximen" du coin de ma rue. Par exemple en invitant notre Rosaire, tout excité, à prendre le téléphone de leur poste accroché à un poteau pour des appels «arrangés». On invitait notre vagabond à se présenter, avec son instrument, à l’Hôtel Windsor en vue de rencontrer un généreux mécène. Aucun chauffeur acceptant pourtant de l’y conduire. Nous étions, enfants purs, scandalisés de ces cruautés d’adultes.

Dans cet article d’un colloque sur les SDF, un expert venu des "USA" parlait de «les sortir de la rue», disant «Cessez de gérer bêtement le phénomène, trouvez un toit à chacun, ce sera moins cher en agences diverses. Ils sont moins de 10 % de la population ces vagabonds et 50 % des budgets de charité publique y passe! Avec un logis à chacun, on passerait de 35 O00 $ à 13 000 $ en dépenses!». Certaines personnes disaient: «Impossible ce plan à l’américaine, il y a trop de réfractaires, ils tiennent à l’itinérance». Je me suis demandé alors si mon Rosaire du coin de ma rue aurait accepté un tel logis. Il était de si permanente grande bonne humeur!

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