Des menaces de mort?
Tout critique —pas trop complaisant et une Francine Grimaldi ne risque rien— finit par recevoir des menaces. J’ai eu mon lot un temps. Mais recevoir des menaces de mort? Oh là! Voilà pourtant ce que révèle à la télé un critique-philosophe, Michel Onfray. Il a publié un premier livre Le ventre des philosophes, écrit en quatre jours, qui étonna son éditeur comme il fascinera un Bernard-Henri Lévy. Un grand succès pour ce genre de publication.
Onfray affirme que la montée du méchant christianisme et cela dès la conversion à Jésus du puissant empereur Constantin— a gommé tous les philosophes du plaisir, du jouir. Une imposture à ses yeux. Onfray, prof de philo populaire dans une école technique (sorte de Cégep) obtenait un si vif succès qu’il décidait un jour de s’ouvrir une sorte de «collège libre» dans son pays natal, en Normandie. Un renversant succès encore et sa ville, Caen, lui fournit volontiers un vaste auditorium pour sa «prédication» libre! Songera-t-on à ce drôle André Moreau, médiatisé un temps, avec ses folichonnes théories jovialistes? Stéphan Bureau étonné donc: «Eh bien oui, dit le prof des plaisirs, je reçois des menaces et souvent, on crève mes pneus et on me veut me tuer!» Diable, est-il devenu parano? Dit-il la vérité? Ses fidèles auditeurs viennent de partout pour l’entendre jongler librement et le prof Onfray dit:«Il y a que mon université, c’est ouvert à tout le monde, pas d’examen d’entrée ni test quelconque, pas de diplômes, et pas de devoirs, ni thèses à rédiger. On peut être pauvre ou riche, il y a aucun frein pour y être admis.»
Cette émission de Télé-Québec faisait voir son installation avec images de son amphithéâtre bien rempli. Résumer son programme? Établir toute une contre-histoire avec des libres-penseurs honnis, ainsi remettre en avant un Diogène, un Démocrite et ceux du cynisme, les épicuriens, les stoïciens. Bref, réinstaller les pauvres victimes d’une chrétienneté triomphante qui les a odieusement rayés des programmes dans tout l’Occident. Ce prof et auteur dira: «Certes le christianisme a gardé Platon puisque Platon croyait à l’âme, au ciel et à l’enfer». Seule en scène: la philosophie officielle donc! Hélas, soupire Onfray, matière censurée, toute dévouée à la culpabilité, aux péchés, au paradis à mériter.
Son combat? Abattre toute forme de puritanisme —il est pour l’amour libre. Il est facile, dira-t-on d’ainsi s’attirer certaines foules. Enseigner la rigueur, la retenue, la discipline, les salutaires empêchements, amènerait sans doute moins de badauds savants à son aréna? «La religion est une maladie mentale, dit-il, oui, oui, une pathologie». Il ajoutera: «J’ai sans doute ma pathologie à moi, mon gauchisme?».
Lisez bien: «Jouir et faites jouir sans entraves si vous ne faites de mal à personne», voilà son oriflamme, son flambeau. Son «beau» programme. Des jeunesses étudiantes bien chargées de testostérone salivent de bonheur imaginaire —virtuel— bien évidemment. Aussi des vieilles personnes rancunières, des défroquées frustrées, retenues. Mais ce comportement hédoniste nuit-il à la santé? Voilà qu’Onfray nous confie, sombre un instant, qu’il vient d’affronter, de subir, deux très graves attaques. Il a séjourné en hôpitaux. «Oui, dit-il, aux portes de la mort», raconte-t-il à Bureau. L’enfer?
Or il y a au moins deux erreurs chez ce penseur. On permettra au vieil homme que je suis de les montrer. Il dédaigne «le principe de réalité» et c’est inexcusable. L’être humain est possessif. De nature. Une réalité. La jalousie —ah la jalousie!— lui est comme génétique, j’ai reçu des confidences d’ex-rêveurs en communes, ex-libertaires revenus sur terre. Autre réalité bien têtue: les femmes ne sont pas comme les hommes, réalité. Incontournable. Prenez cela à l’inverse si vous voulez: l’homme n’est pas fait comme la femme. Facile d’offrir de beaux mensonges et candidement «la vie bonne», «la belle vie», mais plus difficile de nier la réalité. Le séduisant professeur Onfray rêvant d’égalitarisme ignore cet autre principe.
Mais foin d’arguties, de ratiocinations et de jargon. Moi je crois que c’est la science, ses avantageuses technologies qui en découlent, qui ont amené de la liberté dans la vie quotidienne. Songez-y bien. Je ne mépriserai jamais ce salutaire besoin humain de songer à «d’où venons-nous et où allons-nous». Pas plus que je ne méprise une quête de transcendance, de spiritualité. Ou même de religion. Mais voyons clairement la réalité: c’est bien lui, le progrès technologique, qui a permis justement du temps supplémentaire —et pas seulement pour les riches— afin de pouvoir nous interroger gravement sur nos destinées. Non? Malgré ses dons de communicateur, qui doivent être, eux, bien réels, laissons ces jongleurs abandonner le réel, rien à craindre, tôt ou tard, le réel le rejoindra un jour. C’est fatal.