Le cheval de Troie
Ainsi donc, la candidate à la mairie d’Outremont pour Union Montréal se pose la question existentielle entre toutes: «Qu’est-ce qu’on préfère, un campus universitaire ou une gare de trains?». Il faut comprendre une «gare de triage»!
Pourquoi ne pas choisir plutôt, madame, entre une ferme modèle et un hippodrome?
Il y a actuellement une pétition de 3 117 signataires qui suit son cours. Les gens, qui ont signé et qui signeront à l’avenir, ne se laisseront pas berner par cette question simpliste qui frise la malhonnêteté intellectuelle. Entre vous et moi, 3 117 signataires compilés au 25 novembre... ça commence à faire du monde à la messe.
Permettez-moi à mon tour de vous poser une question: considérant que pendant six ans, madame, vous avez fait partie de la néfaste administration Harbour sans vous rendre compte de grand-chose, qu'est-ce qui vous fait croire maintenant que vous avez les qualités requises pour devenir mairesse? Car de deux choses l’une: ou bien vous saviez ou «bedon» vous ne saviez pas. Dans les deux cas, c’est fort préoccupant.
Mais pour revenir à votre question, laissez-moi vous dire que, sauf votre respect, j’ai un faible pour la «gare de trains». Que voulez vous, les trains de mon enfance me manquent terriblement. Je vis à l’époque de l’Orient-Express et de ses femmes fatales et je ne peux oublier le poème de Blaise Cendrars La prose du Transsibérien.
Si je demeure sur l’avenue Van Horne, c’est probablement parce que, dans mon subconscient, j’ai voulu honorer cet éminent Américain, de son prénom William Cornelius, qui a dirigé la phase finale de la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique, sans oublier Donald Alexander Smith plantant en 1885 le dernier clou quelque part en Colombie-Britannique. C’était un clou en or, paraît-il!
Tout le monde sait que l’avenue Van Horne est une artère bruyante et bien laide plus on va vers l’est. Mais il serait illogique et malvenu de ma part de me plaindre de son bruit et de son manque de charme puisque j’ai choisi d’y vivre. Telles sont prégnantes les images qu’elle m’évoque. Quant aux riverains de la gare de triage, qu’ils ne viennent pas pleurer. Pourquoi ne pas leur construire un beau mur antibruit? Quelle différence entre les wagons qui s’entrechoquent et des bolides ronflants qui mangent les autoroutes?
Après 110 ans d’existence, cette gare de triage s’accommoderait mieux d’un simple mur «pare-son» que d’une muraille de neuf étages institutionnels- l’équivalent de 11 étages résidentiels- que le promoteur se prépare à lui planter en plein coeur dans un tohu-bohu de bulldozers et autres machines discrètes qui feront leur ballet de «son et lumière» un quart de siècle.
«Le promoteur», c’est l’Université de Montréal servant par le fait même de «Cheval de Troie» pour des intérêts privés, tapis dans la pénombre et prêts à bondir aussitôt le dézonage fait. Je croyais naïvement que la mission des universités était l’enseignement et la recherche. Mais non. La mode est maintenant aux aventures immobilières financées en grande partie par les contribuables les plus taxés de l’Amérique, assorties d’incontournables dépassements de coûts.
L’Université s’en vient en seigneur féodal avec ses gros sabots, forte de la vassalité servile de nos élus, prendre possession non seulement de ses «terres» mais aussi de toute verdure qui égaye encore le nord de l’arrondissement. Cela comprend le parc Pierre-Elliot-Trudeau qui intègre le parc canin et ses carouges à épaulettes (Agelaius phoeniceus), le terrain de baseball avec ses bandes d’étourneaux-sansonnets (Sturnus vulgaris) et le jardin communautaire que le merle d’Amérique (Tordus migratorius) a choisi comme habitat privilégié avec tous ses arbres presque centenaires et toute sa faune urbaine. Il y a eu, paraît-il, «un échange de terrains», concocté derrière des portes hermétiquement closes. Interpelé à ce sujet, l’ex-maire Harbour après nous avoir rassurés pendant des années sur l’inviolabilité de ses «équipements collectifs» (sic) avait commencé a parler de «relocalisation». Hélas! C’est son administration qu’il aurait fallu «relocaliser» lors des dernières élections. Finalement, il s’est «relocalisé» de lui-même. Mais cela est une autre histoire...
Le parc Pierre-Elliot-Trudeau doit rester intouchable. Bas les pattes du parc canin, l’espace vert le plus utilisé et de loin de l’arrondissement. Laissez pousser en paix tulipes et topinambours au jardin communautaire. On a déjà «assassiné» le charmant terrain de soccer pour en faire un horrible stationnement à la Wal-Mart, qui reste presque désert 20 heures sur 24.
Je n’ai pas de bonnes nouvelles pour vous, ultramontains nordistes. Si cette «grosse patente» va de l’avant telle quelle même avec de légères modifications tape-à-l’oeil vous hurlerez pendant des lustres en réclamant à genoux le statu quo ante. Trop tard. Les responsables de ce «gâchis annoncé» seront déjà retournés sur leurs terres et, du fond de leur retraite, n’entendront plus vos lamentables suppliques.
Surtout, ne me croyez pas. Je ne suis qu’une Cassandre.
Carlos Lopez, résidant d’Outremont