Au coeur de la folie
Dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, le documentaire Le psy, la victime et le bourreau du cinéaste et romancier David Homel fait une incursion sur les chemins tortueux d’une Serbie meurtrie par des années de guerre et explore la frontière ténue entre victime et bourreau.
«Les Canadiens comprennent ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie et l’éclatement du pays les concerne parce qu’une société multiethnique semblait avoir bien fonctionné là-bas. Ici, les gens s’intéressent à cette histoire d’éclatement d’une société. À Montréal, on a réussi à créer une société pluraliste. La connexion est là, entre ce qui s’est passé là-bas dans les années 90 et nous», confie David Homel.
Le fil conducteur? Le psychiatre serbo-bosniaque Vladimir Jovic qui a participé à la création en 1997 de l’ONG International Aid Network, une organisation non gouvernementale préoccupée par les conséquences de la guerre civile sur la santé mentale des populations touchées par le conflit.
Aux yeux du cinéaste et écrivain outremontais, le documentaire lui permet de plonger au cœur des séquelles laissées par une guerre fratricide où les alliés d’hier sont devenus les ennemis de demain. «Comme cinéaste, on veut aller là où les autres ne vont pas. On veut faire aussi cela dans la vie tout court». Et pour ce faire, le psychiatre Vladimir Jovic apparaît comme un guide dans une société meurtrie par la guerre. «Le film, c’est un peu le portrait d’une société entre l’équilibre et le déséquilibre, une société en chantier. Est-ce qu’on va revenir vers la tuerie ou vers la paix?», s’interroge celui qui est aussi traducteur et essayiste.
Produit par Les Productions Virage et par L’Office national du film (ONF), Le psy, la victime et le bourreau a été tourné en 2006 et en 2007. Auparavant, le cinéaste avait déjà séjourné en Serbie. «En 1999, j’ai décidé de faire un roman, L’Analyste, ayant comme décor Belgrade et j’y ai rencontré un groupe de psychologues et de psychiatres qui ont servi de modèles au roman. Pour le documentaire, j’avais cette idée de donner la parole au psychiatre Vladimir Jovic. Pour être romancier ou cinéaste, il faut un personnage fort et celui du documentaire c’est Vladimir Jovic.»
La guerre, sujet tabou
«Pendant longtemps la guerre a été un sujet tabou. Et les Serbes faisaient semblant qu’elle n’avait jamais eu lieu. Il n’y avait pas de réflexion publique sur la guerre. Vladimir Jovic essaie de créer une réflexion publique, de faire dire que oui, les Serbes ont perdu la guerre. Il ne travaille pas sur des cas individuels, il tente d’amener les gens à réfléchir publiquement sur cette guerre.»
Est-ce une difficulté supplémentaire de tourner dans les rues d’un pays dont les habitants doivent réapprendre à vivre? «Les Serbes sont bons joueurs. C’est facile de tourner dans les lieux publics comme les tramways ou les boîtes de nuit. C’est une culture de l’hospitalité. Le psychiatre Vladimir Jovic m’a dit qu’en Serbie ils sont habitués à tout, qu’ils ont vu toutes les folies, donc une petite équipe de tournage, il n’y a rien là!»
Deux camps tranchés: vision simpliste?
En proie à différents conflits dans les années 1990, l’ex-Yougoslavie a été marquée notamment par des déplacements de population, des massacres et des viols. L’ancien président serbe, Slobodan Milosevic, est mort en 2006 alors qu’il faisait face à des accusations de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.
En 1999, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) bombarde la Serbie. Les Serbes apparaissent comme les grands coupables des exactions commises notamment au Kosovo. «Après avoir vu ce film, je voudrais que les gens ici remettent en question les médias. Les Serbes ont été décrits comme des diables, mais ce n’est pas si clair que cela. Pour l’Afghanistan par exemple, nous avons un peu l’esprit critique, mais pas tant que cela. Pour l’ex-Yougoslavie, nous n’avions pas de sens critique.»
Le cinéaste a donc arpenté les chemins de Serbie afin de mesurer l’état d’esprit d’une population considérée comme «les nettoyeurs ethniques». «Je voulais voir le revers de la médaille Dans le film, il y a par exemple le cas d’un patient qui semble être une victime, mais qui finalement cache peut-être quelque chose.» Au-delà d’un pays en quête de paix intérieure, un documentaire qui fait réfléchir sur la part d’ombre propre à chaque être humain.
Le psy, la victime et le bourreau sera projeté en version française le 17 février à 20h au cinéma de l’ONF (1564, rue Saint-Denis) et en version anglaise le 19 février au Centre Segal (5170, chemin de la Côte-Sainte-Catherine).
(Photo: Éric Carrière)