Visualiser ou se «pré-voir»?
On cause à la radio. J’écoute. On vante une technique de réussite: la visualisation. On doit être capable de se «pré-voir». De prévisualiser un fait rêvé, une réalité à atteindre et hop! Miracle, cela ce produit! Je connais des adeptes de cette philosophie (?). C’est si simple: suffit de se « pré-voir » donc. Une fidèle correspondante me dit: «Oui, c’est efficace, il n’y a qu’à désirer fort, très fort, une chose et vous l’obtenez».
Or, aux Jeux olympiques, tous les candidats aux médailles font sans doute ce rêve éveillé et, merde, il n’y aura qu’un seul gagnant, on le sait. Qui gagne? Celui ou celle qui a «pré-vu» le plus fort? Je crois que le plus simple est de recommander aux rêveurs d’y tenir, d’y songer sans cesse, de s’y accrocher. Ainsi, certes, on peut croire que l’on se met des chances de son côté. Cela s’arrête là. La visualisation, moi en lauréat, relève autrement du monde des fétiches, du monde des légendes urbaines.
Quand un chanceux, une chanceuse, me dit qu’il n’est pas du tout étonné de sa chance, qu’il avait prévu par visualisation sa victoire (à quoi que ce soit), je me dis que, simplement, il y tenait mordicus, qu’il y pensait sans cesse. Rien de plus. Sa visualisation c’est du bidon. Dans des situations où il n’y a aucune concurrence. Je songe à un grand malade, un cancéreux, si le rêveur est seul dans son désarroi, sur un lit d’hôpital, il est bien certain qu’un esprit confiant, positif, optimiste, rempli d’espérance forte, d’énergie mentale, aura de meilleures chances de guérir. En ces cas, oui, le désespoir, le laisser-aller, l’abandon passif à son pauvre sort, n’ont rien pour faire advenir une guérison. Rien à voir avec la visualisation au fond. Tout à voir avec la volonté qui peut en effet influencer, changer, transformer un métabolisme. C’est une vérité constatée souvent.
Tout cela dit, il faut admettre un fait: celle ou celui qui rêve à un meilleur sort, qui jongle incessamment à un meilleur sort, ou à un destin qu’il cajole, «je veux absolument devenir peintre un jour, ou musicien, ou médecin», fait bien de s’y accrocher, d’y penser avec ferveur. En effet, ce projet de vie, d’avenir, caressé sérieusement, jamais abandonné un seul instant, se réalisera fort probablement.
En résumé, disons que tout être humain qui a un beau projet, un plan chéri, un rêve d’avenir (prochain ou lointain), fait bien d’y tenir farouchement. Notre monde est rempli de procrastinateurs, de velléitaires, de personnes sans désir profond, sans grande confiance. Là est la réalité, hélas. Là se trouve le lot de tant de destins ordinaires, de sorts plus ou moins pénibles.
Nous entrons dans un sujet délicat: la plupart des jeunes gens sont élevés dans un climat de mollesse et l’on enseigne le plus souvent aux jeunes qu’il y a comme un fatum. La fatalité du «rêve pas trop», du «la vie n’est qu’un sombre passage». Existences de platitude comme inévitable, insurmontable. Cette bêtise, ce «né pour un petit pain» québécois qui a hanté nos prédécesseurs. Tout un peuple stigmatisé en porteurs d’eau et en scieurs de bois, on s’en souvient. Doutons qu’un Laliberté (Cirque du Soleil), un Robert Lepage ou, au domaine populaire mondialisé, une Céline Dion, doit sa forte réussite à une simple visualisation, ce serait trop simple.
On m’a reproché et souvent, de faire rêver des jeunes de mes alentours, c’était une grave erreur de ma part, me répétaient des parents, des amis, des voisins. Quoi? De faire luire un avenir potable, c’était un prêche dangereux? Eh bien, je ne le regrette pas. La volonté tenace de certains jeunes fera qu’il y aura quelques élus à une vie pas trop moche. Ce ne sera pas des chanceux, non, non, ce sera des volontaires bien accrochés à un rêve accessible.