Pour vous, un conte inédit: Un éléphant, ça trompe
Dans notre ruelle, derrière le cinéma Château, le garage du notaire était toujours vide, ses portes grandes ouvertes. Une cachette de plus pour nos tueries à cowboys. J’avais dix ans, je revenais de l’école ce jour de mi-juin et, quand je passe devant le garage, je n’en crois pas mes yeux! Un éléphant s’y trouve! Un vrai éléphant! J’ai un peu peur. L’énorme bête semble me fixer. Me voilà comme paralysé. Je regarde autour, rien, le silence, pas âme qui vive!
Suis-je le jouet d’une hallucination? L’éléphant bouge. À peine, un pas vers moi, sa trompe balance et ma peur grandit. Envie de crier, d’appeler à l’aide, au secours. Et puis non, pas de panique, c’est une réalité, il est bien là. Je me secoue, c’est mon éléphant à moi. Je dois vite me trouver un témoin. Un besoin viscéral de partager une si merveilleuse découverte. Revenu à l’école, qui voudra me croire si mon témoignage n’est pas appuyé? Personne et on rira de moi tout le reste de l’année. Je gueule en direction de l’étage de la maison voisine où loge mon ami Tit-Yves. Je m’époumone en vain. Personne n’en sort.
Envie de refermer doucement les portes pliantes. Mais oser m’approcher, la peur. Un tel mastodonte pourrait piquer une crise, foncer sur moi, m’écraser comme une petite «pinotte». Comment le rassurer? Prenant mon courage à deux mains, je m’approche, entre dans le local, et, tremblant, je tente de lui flatter la tête. Une peau rêche, d’un gris luisant. Je remarque qu’il a des pompons jaunes noués aux pattes.
Il semble calmé un peu, baisse sa grosse tête. Voilà qu’il agite ses gigantesques oreilles et je recule aussitôt, un coup de vent terrible! Il ouvre la gueule, bâilla! Un trou rougi! Il pose sa grosse tête sur ses pattes de devant, ferme les yeux. Diable, il va s’endormir? Ai-je le temps d’aller chercher quelqu’un, une de mes sœurs, ma mère? C’est décidé, je referme lentement les portes. Me voilà avec un fameux trésor. Je vais collecter des sous, je ferai voir mon éléphant, je serai fêté, admiré, je deviendrai riche. On parlera de moi dans tout le quartier, dans toute la vile, comme du vaillant garçon qui a capturé un éléphant, qui est bien à lui! Il y aura des files dans ma ruelle, on viendra de partout.
Je cours vers mes parents. Ma mère: «Toujours en retard, où traînais-tu encore, tu as failli manger froid». Elle me sert des saucisses avec des patates en purée. Comment annoncer ma prise fabuleuse? J’avale une première bouchée et j’ose: «J’ai un éléphant vivant dans le garage du notaire». Silence de mes sœurs, de maman. Tous me regardent comme si j’étais un grand malade, un fou. Ma mère, indifférente, va ouvrir la radio c’est son heure pour son feuilleton préféré. La voix de l’annonceur, grave: «Nous nous excusons auprès de nos auditrices et auditeurs, mais une nouvelle vient de nous parvenir: Au Cirque Joy qui s’installait au parc Jarry, on a perdu un éléphant. La police est à la recherche de la bête qui s’est échappée tôt ce matin de son enclos improvisé. Si quelqu’un voit cet éléphant, qu’il veuille bien communiquer aussitôt avec la police de Montréal. Nous reprenons notre programmation habituelle.»
La famille a changé de regard, m’observe. Je suis un involontaire héros? Se secouant, ma mère file rapidement vers le téléphone du couloir. Adieu ma popularité subite dans ma ruelle, ma gloire, mon enrichissement. Adieu!
Un lourd camion, marqué Cirque Joy, s’amène. Un vieux monsieur s’informe à des voisins, on me montre du doigt, il fonce sur moi, me dit: «Mon garçon voici dix billets gratuits pour venir voir notre cirque. Merci pour tout». Et quand j’ai vu deux dompteurs faire monter mon éléphant dans leur camion, j’avais mal au cœur, les saucisses ne passaient plus. La nouvelle s’était répandue, alors, en classe, le maître a dit: «Mes petits amis, nous allons prendre quelques minutes et notre jeune héros du jour va nous raconter sa prise d’éléphant». Je suis monté fièrement sur la tribune sans trop savoir par où commencer.