Un rien me met en joie?
À quoi tient le bonheur? Vieille question. On lit des reportages sur de grands richards pourtant malheureux. Il y a la détresse entière de certaines populations. La misère n’est pas toujours la même, tout le monde le sait, dans Hochelaga ou au fond d’une contrée en Afrique. Là où des enfants doivent survivre dans le dénuement total. Il n’empêche que la pauvreté extrême est insupportable que ce soit ici ou dans une campagne lointaine, exotique.
Il y a un immense scandale au-delà de ces considérations. Un vrai, un effrayant: de nos gens, ici, qui profitent de tous les progrès coutumiers et, pourtant, qui se plaignent, qui se lamentent jour après jour. Des ingrats. Un proverbe que j’estime, si vrai: «La familiarité engendre le mépris». Ces braillards ingrats sont les habitués, les familiers, de nos modes de vie si confortables. Alors, ces sinistres bougons les méprisent donc.
Cela dit, à voir certains éternels chialeurs, j’en arrive à croire volontiers qu’il y a un don —inné, acquis— pour le bonheur, pour une propension au bonheur, oui, que certaines personnes ne sont pas disposées à être heureuses. Mais les adeptes des chansons légères entonnent avec plaisir l’immortel Charles Trenet: «Un rien me fait chanter… Vive la vie!» Je l’avoue, un rien me met en joie. Ainsi ce joyeux vol, comme fou, de nos mésanges engrangeant des fruits sauvages ces temps-ci. Ou, ce matin, ce rayon de soleil sur le tapis. Laine changée en vitrail. Ce gros chien beige si pacifique au quai des voisins, Matisse, cinq ans, gamin de notre menuiser Jean-François, tout fier de récolter de tout petits crapets.
Certains dans mes entourages me disent un type «de tempérament joyeux, volontiers blagueur, parfois farceur». La vieille expression: «il a bon caractère». D’autres encore, les sévères et les sérieux disent: «jamais sérieux, plutôt insouciant et même inconscient». J’avale. Qu’ils sont donc méchants? Francs, diront mes contempteurs. Je dois l’avouer, tempérament? Je suis ainsi fait. Il me faut un embêtement bien grave pour «me gâcher ma semaine» (Félix). Me faire perdre ma bonne humeur. Le plus souvent je supporte l’existence avec légèreté; ma nature sans doute. Vrai, aucun mérite, aussi je ne m’en vante pas.
Difficile de rester joyeux? Oui. Tout récemment, des jeunes gens prennent l’air dans un parc du nord-est de la métropole. Deux policiers veulent interroger l’un d’eux. Voici la peur, la méfiance. Des deux côtés, grands enfants et adultes. Un gamin déteste voir son grand frère se faire bousculer et s’interpose. Un policier tire plusieurs coups et le petit frère meurt. Bavure. Émeute et ses conneries.
Ce policier si fragile, sans jugement solide, pas fait pour ce job, souriait-il, petit bébé dans sa voiturette? Je ne sais pas. Des doutes. Mais bon, la vie, la vie, si sotte parfois autrement, oui, un rien me met en joie. L’écureuil fou dans le haut sapin. Des marguerites d’un blanc éblouissant dans un champ ingrat, modeste. Deux épis de maïs. Un chat jaune. M’accable aussi ce jeune mort pour rien dans un parc ordinaire.
Un rien me fait chanter? Mais oui. La vie offre mille et mille occasions d’avoir le coeur en fête —ne rien mépriser— regarder à neuf nos familiarités environnantes. La vie offre aussi «compagnons des mauvais jours» (Prévert) des occasions de grave tristesse. Ces coups de feu de trop à Montréal-Nord. Tristesse immense, larmes et puis la révolte s’ensuivait, avec ses profiteurs délinquants, ses casseurs inévitables.
Dimanche, du soleil! Enfin! Occasion de se réjouir. Tiens, un bébé vient de naître dans ma famille. Un de plus. Le petit garçon de ce neveu qui va combattre trop souvent à mon goût là, au Moyen-Orient. Cela qui me fait peur. Cher Claude. Je vais aller examiner cet enfant de ta Geneviève, voir s’il sourit déjà…