Ceux qui m'aiment prendront… l'éléphant
D’habitude en matière de sentiments intimes — si on n'est pas Michèle Richard ou qui encore — on se retient… Une certaine pudeur, non? Je parle de quoi là? Je parle de ces moments dans nos vies où soudain l’émotion nous submerge, secoue, enveloppe.
Eh bien, foin de cette réserve qui m’est naturelle pour cette fois et je me laisserai aller! Il y a que je suis ému, très ému, car je viens d’apercevoir, sortant de chez l’imprimeur, L’Éléphant. C’est une jolie plaquette de poésie signée par David Jasmin-Barrière. Il est l’aîné de mes cinq petits mousquetaires, vous savez ces enfants-chevaliers que j’ai racontés dans mon bouquin de grand-père délinquant…
David, avec son recueil tout neuf publié chez L’Hexagone, me dit qu’il y aura donc une autre «écriveur» dans ma lignée. Un autre qui veut bien de ce fou métier.
Ici, ça n’est pas la France, encore moins Paris; chaque auteur québécois qui publie de la littérature signifie que la nation grandit, que le pays se sort davantage d’un passé chétif. Comme pour une majorité des nôtres, mon grand-père Josaphat Jasmin, l’arrière grand-père de mon David, était un cultivateur analphabète et signait d’un X.
Il y a de cela dans mes émotions face à ce bref livre, L’Éléphant de David. Il y a aussi que je suis toujours bouleversé devant le premier bouquin de quelqu’un. Je sais trop les espoirs, je sais trop les déceptions.
Publier sa poésie, c’est jouer un jeu anachronique dans un casino désert, sale, gare des pas perdus. Jeu de cartes illusoires, cartes des rêves, des mensonges arrangés et des mythes. Casino où il n’y a ni perdant ni gagnant.
Celle ou celui qui écrit de la littérature s’embarque dans un drôle de bateau: voiles inventées, mats de cocagne toujours, poupe qui se prend pour une proue, des Titanic sans glace menaçante. La poésie, de Rimbaud à Nelligan, est un vaisseau obsolète en pleine mer ou dans un quai déserté au port ruiné, à escales ravagées pour des croisières de solitudes.
Son Éléphant s’en ira voguer sur un océan sans nom dédaigné des foules. Le jeune auteur s’en fiche, il aime ce métier qui n’en est pas un.
Mon David en auteur! J’y vois une personne folle et merveilleuse à la fois. Vouloir agir contre toutes modes et tendances, une saine folie!
Pourquoi diable ne pas rédiger du téléroman pour Margot-sniff-sniff? Ne pas inventer un jeu vidéo bang-bang? Ne pas chier une toune bien rock-and-fuck aux rimettes de mirliton? Ne pas scénariser une pub payante, un clip marchand bien démago-à-gogo?
Publier L’Éléphant, c’est croire à l’écriture littéraire, étrange vocation qui ne s’enseigne pas, c’est croire aux mots désassemblés, au verbe désajusté, à la parole libérée, aux images réorientées, aux métaphores insolites, à la prose bousculée… Un jeune en 2008 fait encore confiance à l’antique médium, aux grimoires modernisés.
Ce qui me bouleverse? Cette confiance apparemment absurde, héroïque, dans un livre littéraire. Cette fois, je dis mon émotion, je palpe L’Éléphant nouveau-né de mon petit-fils, je lis sur un coloré pachyderme qui me nargue, rhinocéros d’Ionesco ou hippopotame anonyme, mais oui, je me revois, jeune, en 1960, si énervé par mon premier bouquin. Je suis ému.
Il n’y a pas si longtemps, David à dix ans, dans un champ d’Ahuntsic, me criait qu’il voulait aller combattre, en aviateur libre, les vilains snipers à Sarajevo. Lui qui tremblait quand je lui racontais la mandragore maudite! Il avait 7 ans, se bouchait les oreilles quand j’imitais la hyène ricanante la nuit…
Son tour d’imaginer maintenant et, nouveau conteur, il sort de son chapeau, cet Éléphant! Un film disait: «Ceux qui m’aiment prendront le train.» Ici, je dis ingénument: «Ceux qui m’aiment prendront L’Éléphant.»
Si de tous mes lecteurs certains apprécient vraiment ma petite littérature, je les prie intensément d’aller chez le libraire se procurer «L’éléphant» de David Jasmin-Barrière. Je sais bien l’effort, mais David-en-jeune-cornac, qui est traducteur de métier, qui travaille à un roman, en serait un p’tit brin encouragé. Alors «merci là, merci».