Paul ou Yves en vieille Orphée
Suivez-moi: c’est un dimanche de décembre, avec du froid, donc. Engraisser d’abord le parking-voleur et j’arrive sur Saint-Laurent.
Cet antique chemin radoteur d’enseignes aux vitrines vulgaires, gargotes pour étudiants, pour les cassés d’un roman de Renaud. Salut à toi dame bêtise, chantait l’autre, toi dont le règne est infini! Les bistrottiers de ce gris dimanche rôdent d’un comptoir l’autre, comme mon Céline-le-fuyard, d’un château, l’autre. Plein de bourlingueurs façon Blaise, l’illustre manchot, Cendrars.
Ce dimanche récent, donc, je zieute les promeneurs hagards reluquant des affiches. Les voyez-vous? Regardez bien, certains loustics descendent entendre de la poésie lue dans la cave chez Gallimard. Au portique, un bozzo ou ti-coune quête, borborygmant des sales culs ronds de bourgeois!
Héliotropes frustrés, fuyons le bitume d’un brun mat, ce désensoleillement. Refuge à la cave en ce dimanche dos-de-rat, descendre au sous-bassement gallimardien pour… de la lumière! Entendre les voix des fous et des folles, leurs flots de mots en images.
Merci et salut Martine-belle-voix, les autres déclamateurs. Mots de musiques. J’écoutais ces narrateurs de l’inénarrable, mon bonheur! La logique sur le cul, souffrez les concierges du raisonnable, les gardiens des banales frilosités.
J’étais donc assis en cave librairienne, rue Saint-Laurent, pour aussi entendre un rejeton mien, le David qui publie à l’Hexagone. Il a bien fait. J’étais fier. Mon petit-fils agrandi secouait L’Éléphant – son titre – par la trompe, par les grandes oreilles, par les défenses d’un ivoire interdit de commerce.
Le beau défilé hexagonal, jeunes et vieux, filles et garçons. Danielle Fournier, marraine éditrice pour Ville-Marie littérature, ordonnait sa circulation, sans sifflet, sans brassard, épatée la première.
Soudain vont m’apparaître deux habitants rares. Est-ce que le défaut des ruines, Roland Giguère, reste l’oubli? Mais je n’avais pas oublié ces fantômes de ma jeunesse, sentinelles ridées comme moi, grimpées aux barricades des mots.
Yves et Paul, navigateurs, lisant leur poésie quai d’espoir. Jadis, au port, au bout de la Main, se balançaient côte à côte le bateau ivre et le vaisseau d’or. Je revoyais, après un demi-siècle, Préfontaine et Chamberland, deux avironneurs increvables, restés Orpheus sur le fleuve Achéron.
Fin des litanies laïques, escalier, nous retrouver à l’étage pour le verre de rouge. Longtemps jacasseur aux micros radiocanadiens, Yves Préfontaine signait en 1959 le tout premier appel pour un vital rassemblement pour l’Indépendance à Shawbridge, dans les Laurentides.
Serrage de nos vieilles pinces et je songeais à Gilles Constantineau, poète disparu, camarade du Grasset. Ô capitaine, que de rêveurs jadis d’Outremont à Hochelaga (André Major) ou Villeray (Pierre Perrault), avaleurs d’élixirs bon marché chez Vito sur Côte-des-Neiges. Pleure François Villon, il a tant vanté devant nos portes.
Qui, dans cave, lisait aussi à voix bien posée? Cet afficheur-hurleur, Paul Chamberland, connu en 1965 au sombre logis du lumineux Maheu, tué à Outremont-sur-tracks, là où se fondait Parti pris, revue gauchiste militante.
De vos rangs clairsemés, dur devoir de durer, merci Paul Éluard. Témoignez tous en faveur de la folie scripturaire, appuyons ceux qui se fichent bien du succès populaire. Isolés batailleurs en verbe insolite, solidaires d’univers inédits.
Avec Yves et Paul, causons de notre passé bohémien, Félix, avec le chapeau bas à la main. Avons juré et cru qu’une jeunesse va continuer, que la poésie québécoise ne va pas mourir. J’en lis chaque fois que je fais démarrer mon moteur à proses.
Jeune David frondeur, tous les autres, continuez vos tricots de mots hors commerce, votre dentelle inouïe, traçante d’infini, piège des hasards crus, des chaos surprenants. Bizarres physiciens, prêtres sans théologie vérifiable, sismographes de fragiles intuitions, nous vous lirons.
Écrivez pour les aveugles du jour, pour les sourds et les paralysés du méchant destin. Les handicapés des mauvais sorts. Nous redescendrons aux catacombes des libraires, chez Olivieri, chez Monet rue Salaberry.
Rue Saint-Laurent en 1900, Émile Nelligan criait au dessinateur Gill sa hantise de la folie sur la vieille Main, devant le marché hongrois, les foutoirs juifs. Allez aux caveaux, braves Orphée, sous l’hiver blanc, dimanches clairs ou sombres, on écoute.