Le patrimoine, une responsabilité collective… et particulièrement universitaire
Comment ne pas sursauter en lisant dans Le Devoir du 11 mars 2009 sous la plume du recteur de l’Université de Montréal, Luc Vinet, que la conservation d’un joyau du patrimoine montréalais comme l’ancienne maison-mère des Sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie (SNJM) serait « beaucoup mieux » assurée par un promoteur privé que par l’université!
N’est-ce pas une fonction que se doivent d’assumer les gestionnaires à qui nous confions nos biens publics? Et comment peut-on qualifier un tel bâtiment de «vétuste» alors qu’il a été construit en 1925, très bien entretenu par les religieuses et dessiné par les mêmes architectes que ceux de l’Oratoire Saint-Joseph qui demeure en excellent état?
En fait, il apparaît surréaliste que des citoyens et des professeurs doivent se mobiliser pour dénoncer la décision de leur université de céder à un promoteur immobilier le pavillon du 1420, boulevard Mont-Royal Ouest. La longue lettre de l’actuel recteur pour tenter de justifier ce geste appelle ainsi de nombreux commentaires et rectificatifs.
Une vocation éducative à conserver
Rappelons, nous aussi, quelques faits. En septembre 2003, l’Université de Montréal acquiert la maison-mère des SNJM à prix de faveur. Les religieuses sont alors convaincues qu'avec un tel acheteur, leur mission d’enseignement s’y poursuivra. Comme l’affirmait le vice-recteur exécutif adjoint de l’époque, Jacques Gravel, la congrégation a préféré l’offre de l’université à d’autres supérieures afin de conserver la vocation éducative de l’établissement.
Puis, subitement, on affirme que les coûts de réaménagement de la maison-mère «explosent». Les travaux entamés sont alors interrompus. Cela coïncide avec l'achat de la gare de triage d'Outremont par l’Université qui souhaite y créer un deuxième campus. Cependant, le budget éventuel pour l'acquisition et la décontamination du terrain, les coûts de construction reliés au second campus, tout cela reste flou… De plus, contrairement à ce qu’elle a fait pour d’autres pavillons en construction (Bombardier et Jean Coutu), l’université n’a même pas envisagé une stratégie plus lente, par étape, pour faire face aux coûts de rénovation tout à coup découverts comme excessifs. Sa seule décision: vendre à tout prix!
Pour que le Groupe Catania puisse se porter acquéreur du bâtiment, il faudra changer le zonage puisque le 1420 Mont-Royal fait partie de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, tel que décrété par le gouvernement du Québec. L’Université est prête à laisser aller ce joyau patrimonial, son orgue Casavant, sa magnifique chapelle dont profitent actuellement des étudiants de la Faculté de musique.
Incidemment, il est faux de prétendre que le public sera toujours bienvenu dans cette dernière. Elle fera partie du domaine réservé des condominiums de luxe à l’usage exclusif de leurs propriétaires. Cette information nous a été confirmée par le directeur de l’arrondissement d’Outremont.
Un contrat moral à respecter
Nous nous étonnons de même que M. le Recteur passe sous silence l'un des devoirs de l'Université qui est de préserver notre patrimoine culturel. Cet héritage dont une architecture se fait le support va bien au-delà de l'enveloppe physique puisqu'il a trait à l'âme de l'institution. Cette âme, cet esprit relèvent de la fonction et des usagers qui les reprennent et les perpétuent. M. Vinet ne fait aucune allusion à ce contrat moral envers nous et envers les religieuses avec lesquelles l’Université a transigé.
Nous continuons à nous opposer fermement à cette transaction qui transformerait en bien exclusif ce bien public construit à coût de nos subventions et de nos donations, à coût d'efforts d'une communauté de femmes pour le bien de la collectivité. Nous nous opposons non moins fermement au changement de vocation de la maison-mère, qui doit demeurer un témoin vivant de notre héritage à tous.
L’édifice est là, sur le campus de l’Université, en continuité naturelle avec la Faculté de musique et la salle Claude-Champagne; il représente au-delà de 20 000m² des 40 000m² dont l’Université dit avoir besoin à court terme. L’École de santé publique qui occupait des espaces avant la désormais triste décision pourrait y retourner à brève échéance et faire revivre l’institution.
Nous en appelons donc aux pouvoirs publics, Conseil de Ville de Montréal et ministère de la Culture du Québec, pour bloquer ce projet de vente et aider l’Université de Montréal à préserver ce patrimoine que nous avons en partage.
(Les Défenseurs du Mont-Royal: Micheline Cabana, Claude Dubois, Michèle Joubert, Pierre Labelle, Guy Marchand, Marc Renaud)