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Trop ?

par Claude Jasmin
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Article mis en ligne le 1 mars 2007 à 17:17
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Trop ?
Oui, oui, trop! Comme pour la Finlande ou la Norvège, le Québec est un petit pays. Sous la loi universelle dite des marchés, on offre trop et on demande bien peu!

Drame pour les créateurs des petits pays, je parle en termes de population, car un petit pays peut être grand. Terrible, le manque de public. Entendez-vous les pleurnichages? La télévision, le cinéma, le théâtre, la danse moderne, la littérature, ça râle. S.O.S! On veut des sous, on veut du soutien, on va étouffer!

Prenons un gros pays, les États-Unis, ou un moyen-gros, la France. Moins de chialage, moins de quémandeurs perpétuels, car ces pays peuplés arrivent à amortir leurs dépenses en télé, cinéma, etc.

Prenons au hasard une série télévisée comme 24 heures chrono qui doit coûter au moins des moins un million US. Télé-Québec l’a obtenu à combien? Pour un petit 100 000$? Une aubaine imbattable. Là-bas, cette série a été payée et très complètement, elle a rapporté un trésor en publicités. Donc ces sous versés des petits pays, c’est du surplus, un profit pas du tout nécessaire pour les producteurs des USA.

Ces aubaines inouïes font que la culture populaire étatsunienne se répand comme lierre dans le monde entier. Un colonialisme involontaire, inévitable qui fait que personne ne sait en quoi consistent les parfois excellents produits culturels d’ailleurs en télé, cinéma, etc.

Totale ignorance de faits culturels réussis en Finlande, en Suède, au Danemark, au Mexique (un voisin!), au Portugal, nommez-les. Qui fait aussi que dans ces petits pays — tel le Québec — le public n’est envahi que des créations des gros, des États-Unis avant tout.

Colonialisme culturel évident, aliénation malgré nous. On saisit qu’il faudrait des gros sous et une volonté de diversité, inexistante hélas, pour que les petits versent des argents pour la traduction de leurs pairs.

Alors l’ignorance regrettable des uns et des autres règne partout jusqu’aux pays de l’Europe de l’Est. Là aussi il n’y a de bon-bec que d’Hollywood! Navrant vous dites? Et comment!

Ainsi nos lamentations nationales continuent, pas un matin sans devoir lire les pleurnicheurs. «Pitié! On manque de moyens! Au secours!» Un fait têtu, reconnu, existe: le Québec est un formidable creuset producteur de créations diverses.

Que faire? Une Céline Dion partait à Paris, puis à Las Vegas. Le Cirque du Soleil? Idem. Robert Lepage aussi. C’est donc l’exil imposé aux forts talents. De très grands talents québécois — en danse ou en peinture, etc. — n’ont pas de gérants débrouillards et ambitieux, un Laliberté, un Angélil. N’ont aucun contact ni réseau, aucun moyen sérieux. Ils végètent, piétinent, s’assèchent, se rapetissent et se lassent de batailler. Se retirent carrément. Nous perdons sans doute, chaque année, de prometteurs talents changés en créateurs découragés. Fatalité des petits pays!

De là ce «trop» de mon titre. De là les incessants appels au trésor public pour davantage de subventions. Mais un petit pays n’arrive pas à soutenir, malgré la fine pluie des subventions, ce vaste cheptel. Ce mot car on constate tout un troupeau le bec ouvert en vain vers tous nos conseils des arts impuissants face au nombre.

Voilà que des rouages — voir l’affaire Shaw-Péladeau — se grippent, s’enlisent et des créateurs doués, écartés des subventions, crient à l’injustice. On verra un étonnant refus de subvention à Denys Arcand malgré sa notoriété ou bien à Lepage, ce grand voyageur surdoué. Au fond des choses, tous prisonniers d’un petit pays, tous dominés par la machine USA.

Rien à voir avec du «primaire-anti-amerloque». Une évidence: les créations de l’hyperpuissance sont parmi les meilleures. Il n’en irait pas autrement si nous étions des centaines de millions au pays. Ce succès indiscutable des USA fait tourner la roue nommée vedettes, superstars. Cercle vicieux inévitable.

Qui sont les victimes? Toutes les autres cultures des petits pays. Seuls des talents vraiment hors du commun, exilés, percent. Rares. Plein de jeunes candides aspirants, par hordes, s’en vont au sud pour cogner longtemps aux portes de la célébrité. Cela, avant de devenir serveur dans une pizzeria californienne ou dans un coffee-shop de Manhattan.

Qui oserait dire à nos créateurs stop? Inventez moins, pas trop, il n’y a pas assez de demandes au Québec. Un seul exemple, d’un monde que je connais mieux, la littérature. Pour un écrivain édité à Paris, dont le stock imprimé en France reviendra par conteneurs s’offrir chez nos libraires, il y a plein d’auteurs qui piaffent d’impatience. Car si on lit moins en France (63 millions de population) comme partout ailleurs, ce fait mondial fait beaucoup, beaucoup moins, de lecteurs dans un petit pays de sept millions!

Trop donc? Oui. Il se publie ici, chaque semaine, quelques nouveaux romans. À mes débuts dans ce drôle de métier, en 1960, il ne paraissait pas toujours un roman par mois.

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