L’écrivaine outremontaise Nicole Brossard a fait paraître D’aube et de civilisation, une anthologie marquant plus de 40 ans d’écriture.
(Photo: Éric Carrière)
La poésie plantée au ventre et au coeur
À l’image de ce vers «j’ai la poésie plantée au cœur et au ventre» tiré du premier recueil de Nicole Brossard, l’anthologie D’aube et de civilisation témoigne du rapport singulier qu’entretient l’écrivaine outremontaise avec le corps et le langage. Rencontre sur une terrasse de l’avenue Bernard.
«Je terminais récemment un texte pour une revue et je me disais combien: j’aime être un écrivain! Je me suis soudain vu tournant les pages d’un dictionnaire et je retrouvais cette atmosphère heureuse du geste d’écriture, les ratures, les découvertes, les hésitations, les emportements. Bref, le plaisir physique de circuler entre les mots», mentionne Nicole Brossard.
Composé de poèmes écrits entre 1965 et 2007, D’aube et de civilisation, qui a été préparée par Louise Dupré, propose un regard sur l’œuvre de Nicole Brossard. «Une anthologie après 40 ans, c’est très émouvant. […] C’est comme regarder un album de photos. Votre vie défile ainsi que votre rapport aux mots. On voit comment le temps a travaillé nos désirs, nos espoirs, la révolte. Et surtout le fil continu qui rassemble ce que l’on est encore. Dans mon cas, on voit clairement se dérouler ma fascination pour l’écriture, le corps, le langage du désir. Je pense que ce sont trois thèmes qui reviennent constamment», signale celle qui écrit à la plume et au crayon de plomb pour un projet particulier.
Une profession de foi, 40 ans d’écriture? «C’est une passion, c’est une nécessité, c’est parfois une urgence. Mais c’est certainement un plaisir et puis c’est un lieu de découvertes aussi. J’ai souvent dit que j’écris pour comprendre et donc si je veux me comprendre et la société dans laquelle je vis, voire même la civilisation à laquelle j’appartiens, j’ai besoin d’écrire. Il y a plusieurs raisons qui nous font écrire et pour moi l’une de ces raisons, c’est le plaisir des mots. […] Je pense qu’il y a une petite drogue dans le rapport que l’on peut entretenir avec les mots.»
Pour l’écrivaine, il faut se laisser porter par le texte en lisant une anthologie. «L’intérêt d’une anthologie, c’est qu’elle nous offre la possibilité de circuler parmi les poèmes, Il ne faut surtout pas lire du début à la fin. […] La poésie c’est du présent, c’est de l’extrême présent qui se renouvelle constamment d’une page à l’autre. Une anthologie c’est comme un ami qui nous accompagne.»
La poésie comme élan vital
«Pour écrire de la poésie, il faut vraiment aimer la vie. Il faut avoir le goût de l’intelligence du vivant. Même lorsque la mélancolie s’infiltre dans le poème, je pense que l’emportement, l’élan a toujours préséance sur l’inquiétude. Disons un emportement existentiel et métaphysique qui donne envie d’ailleurs, de plus loin. Je pense qu’il faut associer la poésie au vivace.»
Réputée exigeante, la poésie demande en fait une approche de lecture différente. «Avec un roman on peut se laisser emporter, distraire par une histoire, alors qu’en poésie on travaille sans arrêt. On imagine, on relit, on rêve, on interprète, on vagabonde, on revient à l’essentiel. En fait ce que la poésie demande, c’est un acte de présence à soi et de partage avec un auteur. La poésie nous concerne tous. Mais pour l’apprécier, il faut accepter de prendre son temps. Écrire et lire sont deux activités qu’on ne peut pas faire à la course. »
La voix des femmes
«À la fin des années 70 et début des années 80, la poésie a été fondatrice pour la parole des femmes. Jamais on n’aura vu dans l’histoire de la poésie les femmes aussi audacieuses que durant cette période. Au début du 20e siècle, avec la première vague du féminisme, on avait aussi vu des femmes poètes audacieuses. Maintenant que les urgences semblent moindres, chacune cultive son jardin, retourne à son monde personnel, à son monde singulier. […] Il y a eu tellement d’érosion des solidarités.»
L’écrivaine a fait paraître quatre livres cette année et estime entamé un nouveau cycle d’écriture. «Pour ma part, je sais que je continuerai à écrire toute ma vie pour une raison très simple, c’est que dans l’écriture il se produit toujours un dire, des pensées et des émotions qui n’existeraient pas sans l’acte d’écriture.»