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L'Express d'Outremont / Mont-Royal
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Lettre ouverte à l'archange Gabriel

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Article mis en ligne le 20 décembre 2006 à 13:00
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Lettre ouverte à l'archange Gabriel
Cet ange biblique, mon cher Gabriel, apprécié par tous les monothéistes de cette terre, hébreux, mahométans et chrétiens, semble un fameux messager. Je te vois aussi comme un messager... en musique.

Je t'ai donc revu ce mardi soir, cor cuivré en bouche sur la scène de la salle Pierre-Mercure avec une grande joie. Tout autour, tes jeunes camarades, filles et garçons, la belle jeunesse, nous envoyait de fameuses bourrées, une musique de souffles réunis. Que des vents! Et quels bons vents, quels jolis vents, la chanson.

Et il «ventait» joliment devant nos portes (d'eustache), dirait Villon. À la fin du concert, encore mon vif regret d'être si peu initié, si peu instruit en musique. Mon époque chétive se privait en arts.

J'étais absolument fasciné par toutes ces bouches bien ajustées capables de former ce bruitage divin. Que de pipeau, hautbois, flûte, clarinette, tuba et quelques coups de tambours et cymbales, un peu de piano au fond, merveilles! Tous ces pavillons levés d'argent ou dorés, je rêvais au ciel à un joli paradis de livres de prières, mon cher jeune archange.

La musique! Ah, la musique! Tu as choisi d'étudier cet art d'enchantement à l'UQAM. C'est une voie royale qui exige aussi. Je t'observais agrippé à ton cor brillant, une sacrée discipline.

Je n'y arriverais pas, moi, vieil homme libertaire. Quel miracle étonnant que cette harmonie, ce symphonique bruitage, tous ces efforts pour nous faire entendre ces extraits des grands créateurs de jadis.

Gabriel, jeune enfant, je te voyais bien en amusant Amadéus, galopin énergique qui acceptait déjà de s'asseoir, oui, de mettre «cul sur chaise» pour déchiffrer, décoder tes premiers cahiers bourrés de noires notes... Quand, dehors, les appels à jouer au soleil te faisaient signe.

Maintenant, à 21 ans, tu es sur ce chemin radieux de faire entendre les prodigieuses sonorités assemblés par des génies, Mozart, Wagner et compagnie! Une compagnie géniale, tu le sais bien désormais.

Gabriel, si tu avais vu ce mardi soir la lumière dans les yeux d'Éliane, ma fille, la fierté de Marc, ton père, vissé à son caméscope au fond de la salle. Et mon plaisir.

Ce chemin adopté ne sera pas facile, je suppose que tu le sais. Un peu partout, en ce moment même, des jeunesses dynamiques et naïves, dans un garage ou dans un sous-sol, cherchent à composer des bruits inédits à coups de batterie, de guitares très électriques. Au royaume de la musique, les domaines sont nombreux.

C'est un besoin sauvage qui vient de très loin, du tam-tam des primitifs, des flûtes antiques, des harpes très anciennes. Tu fais partie intégrante des fous de musique qui tentent sans cesse de propager la «grande» musique. Cela honore ton grand-père de te savoir enrôlé dans cette pacifique armée à la conquête des oreilles fines.

Cher jeune corniste, je t'ai vu former avec quatre autres camarades un modeste quintette de vents. Je sais aussi que tu participes à un modeste orchestre à Laval et à une «fanfare venteuse» dans ma chère Petite-Italie, mais que, étudiant, le salaire d'un gagne-pain oblige, tu vends, entre tes heures de cours à l'UQAM, des souliers, pas loin de ton université, rue Sainte-Catherine.

Dans ma ruelle derrière le cinéma Château, à la fin des années 1930, je formais des fanfares enfantines me servant des flûtes et des tambours chinois venus du magasin de chinoiseries de papa rue Saint-Hubert. Défilés cocasses, processions loufoques, harmonies de guingois qui amusaient fort les commères sur leurs galeries. Grandi, j'ai bifurqué vers les écritures comme tu sais, mais j'ai gardé cette fascination pour tous ceux qui, comme toi, apprennent, savent symphoniquement ensoleiller le monde autour d'eux.

Continue l'archange! Sans la musique, Gabriel, la vie serait tiède et moche, l'existence prendrait souvent des couleurs misérables.

Je t'ai dit être accablé par une surdité qui augmente lentement. C'est un chagrin de fin de vie. Un de plus. Mais ce mardi soir, avec ma prothèse au fond d'une trompe d'eustache, tu m'as donné, cher petit-fils, un plaisir merveilleux. Merci pour cela.

Quand tu seras vieux à ton tour, tu seras devenu un «professionnel» au milieu des musiciens, indispensables enchanteurs. Moi, je serai «mort mon frère» et l'autre Gabriel dans l'Eden promis aux croyants, pour se moquer de moi, me prêtera la cithare chinoise du hangar. Celle sur laquelle je grattais des improvisations d'un amateurisme à faire hurler les chiens du voisin, rue Saint-Denis.

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